Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/127

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

gendarmes, et se trouva en présence d’une centaine d’hommes en armes et prêts à combattre, mais aussitôt qu’ils aperçurent l’officier français, ils s’empressèrent de déposer les armes.

On dit qu’à vaincre sans combat on triomphe sans gloire, c’est possible ; mais on triomphe avec beaucoup d’économie de sang et d’argent. Nos quatre premiers corps d’armée et l’armée sarde avaient bien conquis la Lombardie, mais à quel prix ! Des torrents de sang versés, des milliers de morts et plus encore de milliers de mutilés, que la patrie allait être obligée de nourrir ; des villes et des villages en ruines, les champs de blé et les vignes dévastés, les ponts, les chemins de fer, le télégraphe et tous les travaux d’art détruits, les populations de la campagne ruinées ; nous autres du 5e corps, avec quinze mille hommes, nous avions conquis trois riches provinces sans rien détruire, sinon les parterres et quelques futailles de vin.

Le 3 juillet, nous allions nous établir à Goito. Dès notre arrivée, notre compagnie fut envoyée en reconnaissance sur la route de Mantoue, qui n’était qu’à dix kilomètres. Notre lieutenant, qui commandait la compagnie en l’absence du capitaine et qui était un « gachecoun », disait : « Tonnerre de Dieu, nous allons prendre Mantoue tout à l’heure. » Nous l’aurions peut-être prise, ou du moins nous nous en serions approchés, si nous n’eussions trouvé en route un détachement d’Autrichiens. Aussitôt qu’ils nous aperçurent, ils détalèrent au pas de course. Nous prîmes aussi le pas de course en jetant des cris d’épouvante ; bientôt nous en trouvâmes une demi-douzaine sur le bord de la route avec leurs crosses en l’air : ils étaient aussi blancs que la neige ; saisis de frayeur, ils nous tendirent leurs fusils et se mirent en rang au milieu de la compagnie, sans proférer une syllabe. Nous retournâmes au camp avec notre prise.

En route, je demandai s’il y avait quelqu’un parmi eux qui sût l’italien. L’un me répondit d’une voix faible et presque tremblante : « Sì, signor, io lo so ». Alors je lui dis qu’ils n’avaient pas besoin d’avoir peur, qu’ils étaient parmi des gens civilisés : « Nous sommes braves et quelquefois terribles dans la bataille ; mais après, nous tendons une main fraternelle, secourable et humaine aux malheureux vaincus. » Il expliqua ça en alle-