Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/137

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tenant plus, voulut savoir si réellement j’étais aussi riche qu’on le disait :

— Oui, madame, répondis-je, beaucoup plus riche même qu’on ne le dit ; la richesse, du reste, ne me coûte rien. Je fais de l’or quand je veux et autant que j’en veux. Voyez plutôt.

Je pris alors mon carnet rouge dans lequel j’avais eu soin de glisser une pièce de vingt francs, puis je demandai une vieille pièce de deux liards ou un vieux bouton ; on m’apporta une pièce de deux liards dont on trouvait encore beaucoup à cette époque. Après l’avoir, devant tout le monde, enveloppée dans les trois feuilles de papier tricolore puis dans l’enveloppe rouge, je jetai le paquet devant une des jeunes filles qui se trouvait en face de moi, en la priant de l’ouvrir ; après avoir hésité un instant, en regardant tout autour d’elle, elle finit tout de même par l’ouvrir et découvrit, naturellement, la pièce de vingt francs que j’y avais mise, tandis que la pièce de deux liards se trouvait à côté, dans l’autre cachette, dont il était impossible de soupçonner même l’existence. À la vue de cette belle pièce en or toute neuve, ces pauvres gens restèrent ahuris. Je recommençai l’opération de transmutation, mais cette fois avec un vieux bouton, qui réussit également. Je ne pouvais plus recommencer, sous peine de dévoiler le « truc » ; je préférais laisser ces gens dans l’illusion et sous le charme, sachant qu’ils s’y plaisaient.

Mais j’avais encore une autre merveille, qu’on ne pouvait montrer qu’une seule fois, et encore fallait-il le faire avec beaucoup d’adresse et d’à-propos. C’étaient quatre pièces de vieille monnaie, à les voir d’un côté, mais, de l’autre côté, c’étaient quatre belles pièces de vingt francs. Je n’avais qu’à prendre ces quatre pièces dans mon porte-monnaie et à les étaler sur la main, en faisant voir les quatre vieilles pièces de deux liards, puis, fermant adroitement la main et en l’ouvrant de même, je faisais voir l’autre côté des pièces qui figurait parfaitement des pièces en or, mais il fallait se dépêcher de remettre en poche, bien entendu… Voilà comment je passai ce soir-là pour un millionnaire, et sans doute pour un homme qui avait vendu son âme au diable.

Quoi qu’il en soit, j’avais eu là une assez bonne soirée qui