Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/3

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les, gardez-les, lisez-les, si le cœur vous en dit, ou bien faites-en du feu. Si je vous ai ennuyé, pardonnez-moi. Il me reste à vous dire merci et bonsoir.

Avant que j’eusse pu le retenir, il avait gagné la porte et s’en était allé dans le crépuscule. J’ouvris incontinent le premier cahier. Ce me fut une révélation. Je ne m’arrachai plus au charme puissant et fruste de ces confidences d’un Breton du peuple qu’après les avoir épuisées. Je brûlais d’en faire connaître mon impression à leur auteur et, dès le lendemain, je me mis à sa recherche. Il m’avait laissé entendre, au cours de notre conversation, qu’il logeait sur l’autre rive de l’Odet, dans le quartier du Pont-Firmin. Grâce à une balayeuse de rues, je parvins à le dénicher. C’était dans un misérable taudis de ménages ouvriers, sous les combles. Je poussai la porte d’une espèce de soupente, éclairée par une lucarne à tabatière. Mon visiteur de la veille était assis sur un grabat où il venait de faire la sieste et qui composait, avec une chaise dépaillée, une table boiteuse, quelques livres et un pot à eau, tout le mobilier de son galetas. Il m’accueillit avec un sourire.

— Vous êtes dans le tonneau de Diogène, dit-il en m’offrant la chaise dépaillée.

Je lui exprimai tout le gré que je lui avais de m’avoir choisi pour être le dépositaire de ses manuscrits et l’assurai que, sous une forme ou sous une autre, je m’efforcerais d’en tirer parti quelque jour. Il en fut très touché. Mais, lorsque je lui annonçai mon ferme propos de n’accepter son legs qu’autant qu’il me permettrait de le dédommager dans la mesure que je croyais légitime, il se récria.

— Je n’attends ni ne veux rien de personne. Mes campagnes d’Italie, de Crimée, du Mexique, m’ont valu de la générosité du gouvernement un bureau de tabacs dont la location me rapporte trois cents francs. C’est plus que n’en eut jamais Diogène, et il me suffit que j’aie, comme lui, un trou, du pain, de l’eau claire et mon franc-parler.

Je me montrai plus entêté que lui : je le menaçai de lui rendre sur l’heure ses cahiers. Il céda. Des mois passèrent, pendant lesquels il me revint voir de temps à autre, soit pour m’emprunter des livres qu’il dévorait avec une sorte de frénésie, soit pour m’entretenir de ses idées sur la politique et la religion, car les questions sociales et surtout les questions religieuses le passionnaient. Puis, brusquement, il s’éclipsa, disparut de mon horizon. Avais-je froissé, à mon insu, sa susceptibilité extrêmement ombrageuse ? Avait-il été pris d’une de ces crises de misanthropie aiguë, auxquelles il était sujet, m’a-t-on dit, et qui le faisaient se terrer à la campagne, dans les retraites les plus sauvages, comme un animal blessé ? C’est un point qu’il ne m’a pas été possible d’éclaircir. Le certain c’est que je n’eus plus de ses