Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/37

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pendant les jours de retraite. Je m’étais arrêté un instant devant ce petit coin de terre, témoin muet et inconscient de mes premières et précoces misères, mais qui fut aussi témoin de ma première joie, en ce jour d’ivresse et plein de charmes où je reçus Dieu pour la première fois ; de grosses larmes me coulaient le long des joues : n’ayant pas de mouchoir, je les essuyai avec le revers de ma blouse et je me remis en route presque en courant, sans plus regarder derrière moi.

J’avais attaché mes vieux souliers par les cordons et les avais mis à cheval sur mon épaule, sans même les avoir essayés. J’arrivai vers huit heures à Rosporden, que je traversai presque sans m’arrêter, m’informant seulement de la route de Quimperlé. Au bourg de Bannalec, je fis une pause en buvant une chopine de cidre : il faisait chaud et la route était couverte de poussière.

Il était environ une heure quand j’arrivai à Quimperlé ; je commençais à avoir faim : avant même de songer à mon billet de logement, j’allai demander à manger dans un petit débit que je remarquai au coin de la place. Je n’étais pas fatigué du tout et, après m’être restauré, j’avais presque envie de continuer ma route sur Lorient ; mais ma feuille de route marquait que je devais coucher à Quimperlé et j’avais peur de me mettre du premier coup en contravention avec les règlements militaires. J’allai donc demander un billet de logement. La personne à qui j’étais adressé me donna deux francs pour mon billet avec un grand verre de vin. Je retournai chez l’aubergiste d’où je venais, demander à loger ; elle m’offrit un lit, à souper et à déjeuner pour vingt sous : je faisais vingt sous d’économie dans ma première journée de soldat.

Le lendemain, je quittai Quimperlé vers cinq heures, toujours mes vieux souliers à cheval sur mon épaule. Lorsqu’en regardant les bornes je vis que je n’étais plus qu’à cinq kilomètres de Lorient, je sortis de la route pour chercher un ruisseau ou une fontaine que je trouvai bientôt. Là, je secoue la poussière de mes effets, je me lave les pieds, les jambes, les mains et toute la tête ; puis, après avoir bien essuyé mes pieds, je mets mes vieux souliers qui ne m’allaient pas trop mal. Avant de revenir sur la route, je pensai à ma ceinture. Qu’est-ce que je ferais avec ça au régiment ? On ne me laisserait pas la