Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/41

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— Moi, je suis de Léon, dit-il ; il y a six mois que je suis ici. Je n’avais plus qu’un an à faire de mon congé lorsqu’on m’a appelé ; je suis marié, père de famille et fermier ; j’ai été obligé d’abandonner tout, et on parle à chaque instant que le régiment va partir pour la guerre. C’est embêtant d’aller se faire tuer lorsqu’on a femme et enfants et qu’on n’a que six mois à faire.

Il me disait tout ça d’un air contristé, pendant que les autres soldats parlaient et riaient entre eux de ce « pauvre bleu, de ce blanc-bec », dans le beau langage des soldats de l’époque, qu’on apprenait ordinairement au bout de six mois, et que la plupart des soldats de ce temps ont continué à parler toute leur vie.

Quand il eut fini son histoire, il me dit d’aller chercher, si j’avais de l’argent, un litre d’eau-de-vie à la cantine pour payer ma bienvenue ; comme ça, je contenterais tout le monde. C’était à cela que je pensais depuis mon entrée, mais je ne savais comment m’y prendre. Il descend avec moi me montrer la cantine ; je lui paie un verre d’abord et nous remontons à la chambrée avec un litre et un verre. Je commençai la distribution par le caporal d’escouade. Tous, à mesure qu’ils avaient bu leur verre, me mettaient la main sur l’épaule en me disant : « C’est bien ça ; toi, bon camarade. » Mon Breton revint avec moi reporter le litre vide à la cantine, où nous bûmes encore quelques verres, en attendant l’appel du soir.

Je ne dormis guère cette nuit-là. Le lendemain, on me mena à la visite du médecin, pour voir si j’étais réellement bon pour le service et s’assurer que j’étais vacciné. Ensuite, on me mena au magasin, où, après avoir été habillé à neuf des pieds à la tête, on me donna ma charge d’effets d’équipement et d’armement. Quand j’arrivai avec tout ça dans la chambrée et que je les eus déposés sur mon lit, j’en fus effrayé. Comment arranger tout ça ? Heureusement, mon Breton vint encore à mon aide : il commença d’abord par monter mon fusil qui était en quatre ou cinq morceaux ; ensuite, il m’apprit à plier mes effets et à les placer sur les planches à bagages, puis il donna un bon coup d’astiquage à ma giberne et à mon ceinturon.

Enfin, vers le soir, j’étais paré ; j’avais presque l’air d’un