Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/5

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pensé et réfléchi dans ce milieu misérable, comment j’y ai engagé et soutenu la terrible lutte pour l’existence.

Je vins au monde dans de bien tristes conditions[1]. J’y tombai juste au moment où mon père, alors petit fermier, venait d’être complètement ruiné par plusieurs mauvaises récoltes successives et la mortalité des bestiaux. Je vis le jour le 29 juillet 1834. Deux mois après, mes parents furent obligés de quitter la ferme de Kilihouarn-Guengat en y laissant, pour payer leur fermage, tout ce qu’ils possédaient, jusqu’aux objets les plus indispensables à leur pauvre ménage. Ils vinrent à Quimper avec quelques planches pourries, un peu de paille, un vieux chaudron fêlé, huit écuelles et huit cuillers en bois. Ils trouvèrent à se caser dans un misérable taudis de la rue Vili, rue bien connue à Quimper pour sa pauvreté et sa malpropreté. Nous y restâmes deux ans, pendant lesquels je fus constamment malade. Plusieurs fois, la chandelle bénite fut allumée pour éclairer mon passage dans l’autre monde. J’ai su tout cela, plus tard, par ma mère et par d’autres personnes qui nous avaient vus dans ce triste bouge.

Mon père, qui ne connaissait d’autre état que celui de cultivateur, ne trouvait rien à faire en ville, et nous étions cinq enfants à la maison, dont l’aîné n’avait pas dix ans. Il trouva enfin à louer un penn-ty[2] au Guelenec, en Ergué-Gabéric, et pouvait alors aller en journée chez les fermiers où il gagnait de huit à douze sous par jour. Il faisait, en hiver, des fagots de bois ou de landes. Nous avions aussi un peu de terrain où l’on semait

  1. L’an mil huit cent trente-quatre, le 19 juillet, à dix heures du matin, par devant nous soussignés, Jugeau, maire, officier de l’état-civil de la commune de Guengat, canton de Douarnenez, département du Finistère, est comparu à la maison commune François-Marie Duguines, cultivateur, âgé de trente ans, demeurant en cette commune, au lieu de Quillihouarn, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né à domicile de Quillihouarn, ce jour, à six heures du matin, de lui déclarant et de Françoise-Louise Quéré, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Jean-Marie ; lesdites déclaration et présentation faites en présence de Nicolas Pennanech, âgé de quarante-six ans, et de Jean Le Quéau, âgé de trente-sept ans, tous cultivateurs et habitants de Guengat lecture ayant été faite aux susdits témoins qui ont déclaré avec le père présent ne savoir signé, de ce requit.
    Signé : JUGEAU MARIE
  2. C’est le mot qui sert, en breton, à désigner les misérables chaumières, composées, en général, d’une seule pièce, où s’entassent avec, leur famille les ouvriers agricoles, les journaliers. (A. LE B.)