Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/56

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

observations qu’en quittant Lorient : que j’étais trop jeune, trop blanc-bec pour aller affronter les balles et les boulets et le climat meurtrier de l’Orient, qui faisait plus de victimes encore, disait-on, que la guerre…

Ce fut un dimanche soir que nous quittâmes le camp de Sathonay pour aller prendre à Lyon le chemin de fer qui devait nous conduire à Marseille.

Le colonel vint nous faire un discours avant le départ. Il nous disait qu’il regrettait beaucoup de ne pas être appelé lui-même à nous conduire au feu, que ses vœux nous accompagnaient, qu’il ne fallait pas oublier que, quoique changés de régiment, nous étions toujours les soldats de la France, que le nouveau drapeau sous lequel nous allions ser­vir, quoique ne portant pas le même numéro, était toujours le drapeau de la gloire et de l’honneur : il pleurait, notre vieux colonel, en nous adressant ses derniers adieux. Le lendemain, à la même heure, nous étions à Marseille; ce fut mon premier voyage en chemin de fer.

Marseille présentait un curieux spectacle, du moins pour moi. Là, je voyais pour la première fois tous les échantillons des races humaines, noirs, blancs et jaunes, et toutes les variétés de costumes dont l’homme s’affuble dans les diffé­rents pays et sous les différents climats ; on entendait parler toutes les langues et tous les jargons du monde, et tout ce monde marchait, courait, trottait, parlait, gesticulait comme des hommes fous ou comme des hommes saouls. Il y avait, dans cette fourmilière multicolore, des hommes qui m’in­téressaient plus que les autres : c’étaient les soldats reve­nant de Sébastopol, avec des pantalons déchirés, rapiécés, des capotes râpées et couleur de terre, des casquettes lanter­nées, écrasées, les uns avec un bandeau autour de la tête ou des bras en écharpe, d’autres marchant avec des béquilles et des jambes de bois. Je me disais à moi-même : Voilà donc comment on revient de là-bas, quand on en revient ! Le patron chez qui nous avions logé deux nuits, mon camarade et moi, en attendant l’embarquement, nous disait, en riant comme rient les gens du midi : « Oui, troun de l’air ! mon brave, des soldats de là-bas, j’en vois revenir beaucoup sans bras et sans jambes ; mais je n’en vois jamais revenir sans tête.»