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MÉMOIRES


D’UN


PAYSAN BAS-BRETON[1]


— PREMIERE SÉRIE —


IX

EN CRIMÉE


Durant le reste de septembre et tout le mois d’octobre, nous courûmes ces plaines et ces montagnes, Russes et Français se faisant, comme nous disions, une véritable chasse à l’homme, sans se faire beaucoup de mal. Quand nous marchions en avant, les Russes prenaient leurs bagages et se retiraient devant nous, sans se presser, en laissant une ligne de tirailleurs pour s’amuser avec une autre ligne de tirailleurs que nous envoyions faire vis-à-vis. Quand nous battions en retraite, ils nous suivaient, toujours à peu près à la même distance, sans précipitation. On avait l’air de s’amuser, je crois même que les balles se mettaient de la partie en se refusant à faire du mal, car on les entendait bien siffler, mais elles ne touchaient jamais personne. Je ne vis qu’un chasseur d’Afrique qui, voulant aller trop près de la ligne russe, eut son cheval tué et dut s’en revenir avec sa selle sur son dos, sans même que les tirailleurs russes, qui pouvaient le cribler de balles, songeassent à tirer dessus.

Un jour cependant, ou plutôt une nuit, nous laissâmes plusieurs hommes sur le terrain ; non des morts, mais des ivre-morts. Nous étions depuis trois jours campés dans la vallée

  1. Voir la Revue du 15 décembre 1904 et du 1er janvier 1905.