Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/75

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

nourris que nous. Aussi n’avaient-ils pas été atteints comme nous par tant d’horribles maladies, pas même par le spleen ou maladie du pays, l’Anglais étant ou croyant être partout dans son pays, puisque la terre lui appartient : qu’il aille en Amérique, en Australie, en Asie, en Afrique, il est toujours chez lui.

Les régiments campés près de Sébastopol allaient chercher du bois dans les décombres, mais en grandes corvées et accompagnés de soldats en armes ; il était défendu d’aller isolément. Nous voulions cependant faire une visite dans l’intérieur de Sébastopol, ou plutôt dans l’intérieur de l’enceinte qui contenait naguère Sébastopol. Nous partîmes un jour, bien décidés. Nous fîmes un détour pour gagner les tranchées dans lesquelles nous courûmes bien vite, en zigzag, en nous baissant parfois. Nous arrivâmes ainsi sans accident jusque dans l’enceinte de ce qui avait été la ville. Nous errâmes longtemps, ayant un peu l’air de revenants parmi les décombres, pénétrant au rez-de-chaussée de maisons qui n’étaient pas entièrement écroulées. Nous entrâmes dans une petite maison qui n’avait pas eu tant de mal que les autres ; je croyais entrer dans un ménage de mon pays ; rien n’y manquait pour m’en donner l’illusion : chaudrons, pots en terre, poêle à crêpes et ses accessoires, tables et bahuts en chêne, bancs, escabeaux, crémaillère, trépieds ; il y avait même un paquet de crêpes moisies et du pain noir ; tout contribuait à me faire croire que j’étais dans un ménage de pauvres Bretons.

Nous nous assîmes sur les escabeaux, et mon ami se mit à parler :

— Voilà, dit-il, à quoi servent les guerres ! Que nous présente cette ville ? des monceaux de ruines, ce que prirent les Grecs quand ils entrèrent à Troie, après dix ans de siège, ce que prirent les Romains en prenant Carthage : des pierres et de la cendre. Et les cent mille hommes qui dorment d’un sommeil éternel sous ces décombres, tous des jeunes gens comme nous, qui auraient pu rendre de grands services à leur pays, à leurs familles, à l’humanité, et les habitants de cette malheureuse ville obligés de fuir au milieu de la nuit, en abandonnant tous leurs biens, réduits aujourd’hui à la misère, à la mendicité et pleurant plusieurs de leurs enfants ensevelis sous ces ruines,