Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/97

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d’un soldat s’en aller mourir à Cayenne ou au Sénégal, ou même, ce qui était plus terrible encore, tomber sur le terrain, de douze balles françaises, — des hommes perdus pour l’armée, pour la France et pour leurs familles, des hommes qui auraient pu être de très bons, d’excellents sujets, s’ils avaient été commandés et dirigés par des chefs comme mon ami Orticoni.

Ce fut de Privas que je me hasardai d’écrire chez moi pour la première fois depuis mon départ. J’y avais déjà songé dans différentes circonstances, mais je remettais toujours la chose, voulant, avant d’écrire une lettre, pouvoir y mettre un peu de français et une écriture un tant soit peu lisible. On reçut et comprit ma lettre, mais la réponse fut bien triste : mon père était mort, et ma mère se trouvait dans une misère profonde. Je venais de toucher le décompte de ma masse individuelle, en tout dix francs que j’avais économisés en réparant mes chemises, caleçons et souliers : je m’empressai de les expédier à ma mère. Quelque temps après, je reçus une autre lettre m’annonçant qu’elle était morte. C’est bien là ce que je pensais le jour où, des hauteurs de Kergonan, j’adressais, les larmes aux yeux, mes derniers adieux à l’église et au cimetière d’Ergué-Gabéric, où ils reposent maintenant tous deux après une longue vie de travail et de misère. J’avais cependant le droit d’être aussi fier de ces parents, morts de faim après une longue vie de labeur, que ceux qui sont fiers de parents morts de pléthore, après une vie oisive et inutile, n’ayant marqué leur passage dans ce monde que, comme Lucullus et Héliogabale, par leur égoïsme et leur goinfrerie.

À Privas, je cherchais toujours les moyens de m’instruire. J’allais souvent écouter le prédicateur protestant, dont le temple était à côté de notre caserne. Ce bon ministre, me prenant pour un coreligionnaire ou un néophyte, voulut bien me faire cadeau d’une bible et des évangiles en deux petits volumes, qui pouvaient être facilement dissimulés. Je le remerciai avec effusion en promettant d’en faire bon usage. Je lisais et relisais ces deux petits volumes presque tous les jours, ne trouvant rien de mieux à lire, sinon la théorie de mon caporal, que je savais, du reste, toute par cœur mieux