Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/99

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ajouté de sa main des notes particulières me concernant. Je me consolai en pensant que j’aurais le temps de me fortifier et de réfléchir avant que mon tour arrivât, car on n’avançait pas vite dans ce temps-là. Les officiers sortaient presque tous de Saint-Cyr : donc pas de places pour les sous-officiers, excepté quelquefois en temps de guerre et pour action d’éclat. Les sous-officiers eux-mêmes, presque tous des gens sans fortune et sans avenir, une fois attrapé ce grade, qui était pour eux une véritable position sociale, y restaient jusqu’à leur retraite : donc pas de places pour les caporaux. Les caporaux à leur tour, après sept ans de service et plusieurs années de grade, rengageaient dans l’espoir de passer sous-officiers : donc pas de places pour les élèves-caporaux, lesquels souffraient souvent pendant plusieurs années les mêmes ennuis et les mêmes désagréments que les caporaux sans en toucher la solde.

Je comptais donc avoir le temps de m’initier dans « l’art de gouverner une tribu » ou escouade ; quelle ne fut pas ma surprise et l’étonnement de toute la compagnie lorsque le sergent vint, quatre jours après mon entretien avec le capitaine, m’annoncer que j’étais nommé caporal à la 6e compagnie du 2e bataillon à Montélimar !

— Voici des galons, dit-il, faites-les coudre tout de suite et allez chez le capitaine, qui vous demande.

À cette annonce, tout le monde dans ma chambrée était resté « bleu », les élèves caporaux plus que les autres, et moi plus que tout le monde. Le capitaine seul ne fut pas surpris ; il me dit, quand j’arrivai chez lui avec mes galons :

— Je savais bien que vous n’auriez pas attendu longtemps. Voici dix francs pour arroser vos galons, car je sais que vous n’êtes pas riche et que vous avez envoyé, il y a quelques jours seulement, toutes vos économies à votre vieille mère.

À ces mots, des larmes me vinrent aux yeux, et, en prenant machinalement les dix francs, je ne pus que balbutier quelques mots de remerciement inintelligibles : le capitaine me serra la main et je sortis en pleurant, comme un enfant qui vient de faire ses adieux suprêmes à une mère adorée.

Le lendemain matin, j’étais de bonne heure, sac au dos, sur