Page:Dablon - Le Verger, 1943.djvu/191

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voyait dériver comme dans un cauchemar. La vie pour les gens du commun n’était pas une montée continue, mais une série d’élans et de ressacs. Garder quelques instants dans sa main un reste de bonheur que l’amertume menaçait d’emporter, elle n’en demandait pas plus.

Ils revinrent par la rue Hébert. Ils atteignaient la basilique par la côte de la Fabrique, lorsque Jacques proposa :

— Nous prendrons une tasse de thé chez Kerhulu, si tu veux.

Et il poussa la porte devant la jeune fille.

Louise était pâle et tenait les dents serrées ; elle ressemblait à Estelle, et ses yeux étaient durs. La serveuse leur présenta une carte qu’ils refusèrent. Ils burent leur thé sans mot dire, comme des écoliers avant de réintégrer le pensionnat. Louise éprouvait le besoin de rompre le silence et de couper court à l’acrimonie qui brouillait déjà ses résolutions :

— Jacques, tu voulais me parler…

Elle hésitait. Mais le sursis était expiré, et il ne servait à rien de s’illusionner plus longuement. Elle poursuivit :

— Tu vas te faire prêtre… C’est cela que tu voulais me dire ?

Il baissa la tête.

Alors la colère se déchaîna, que depuis deux jours Louise accumulait sans le savoir. Encore incertain de son avenir, il n’avait pas résisté au désir de se faire aimer. Il avait cueilli un fruit, et il le rejetait pour un autre qu’il ne rejetterait pas ; moins d’un an avait suffi à ce dilettante qui mésusait de ses amis et de la