Page:Darien - La Belle France.djvu/95

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tice telle qu’ils la conçoivent, par conséquent, est une justice à formules numérotées, basée sur la haine ; et ils vous méprisent, car vous les ennuyez, les faisant vivre. Il ne faut pas oublier ça. Quant à la justice absolue, que vous souhaitez, vous l’aurez lorsque vos exigences seront absolues. Et même, alors, vous ne l’aurez point ; parce que, comme dit Aristote, la justice suprême est l’amour ; et lorsque vous aurez le courage d’avoir des exigences complètes, vous aurez l’intelligence d’aspirer à quelque chose de plus haut que la justice. En attendant, laissez donc la justice tranquille.

Il y a longtemps que le mirage de la justice, prometteur de jours plus heureux, fut considéré comme un excellent moyen de retenir les pauvres dans la servitude. « S’ils se plaignent, disait le Bossuet de Brunetière et des dragonnades, c’est avec quelque couleur de justice. » Oui, Aigle de Meaux. Je le sais. Je sais aussi que s’ils renonçaient à se plaindre et à croire à la justice, ce ne serait pas sans quelque couleur de raison.

Mais, voilà : la plainte, la croyance irraisonnée en des fictions lamentables n’exigent point d’efforts. L’état de choses actuel, malgré quelques changements superficiels, est si vieux qu’il semble normal. Le progrès de la misère est en raison de celui de la richesse. Les douleurs balancent les joies. Tant de douleurs, tant de joies. Toujours les mêmes joies ; toujours les mêmes douleurs. Les riches et les pauvres se limitent, s’incarcèrent, pour ainsi dire. C’est un équilibre immonde. Le rompre, ce serait, pense-t-on, faire un saut dans l’inconnu. Or, les pauvres — et c’est là une chose terrible — redoutent l’inconnu beaucoup plus que ne le craignent les riches. Ils sont inconscients de leur esclavage, mais ont encore moins conscience de leur force. Ils n’ont pas le temps d’en avoir conscience, de croire à la possibilité de leur libération. Et, restant pénétrés de leur infériorité de fait, convaincus de l’éternité de leurs peines, ils perpétuent une situation horrible à laquelle l’action, seule, pourrait mettre un terme ; ils obligent les riches à continuer leur épouvantable oppression.