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  Les instincts sont comparables aux habitudes. 277

tion d’un acte instinctif, mais qui n’indique rien quant à son origine. Combien d’actes habituels n’exécutons-nous pas d’une façon inconsciente, souvent même contrairement à notre volonté ? La volonté ou la raison peut cependant modifier ces actes. Les habitudes s’associent facilement avec d’autres, ainsi qu’avec certaines heures et avec certains états du corps ; une fois acquises, elles restent souvent constantes toute la vie. On pourrait encore signaler d’autres ressemblances entre les habitudes et l’instinct. De même que l’on récite sans y penser une chanson connue, de même une action instinctive en suit une autre comme par une sorte de rythme ; si l’on interrompt quelqu’un qui chante ou qui récite quelque chose par cœur, il lui faut ordinairement revenir en arrière pour reprendre le fil habituel de la pensée. Pierre Huber a observé le même fait chez une chenille qui construit un hamac très compliqué ; lorsqu’une chenille a conduit son hamac jusqu’au sixième étage, et qu’on la place dans un hamac construit seulement jusqu’au troisième étage, elle achève simplement les quatrième, cinquième et sixième étages de la construction. Mais si on enlève la chenille à un hamac achevé jusqu’au troisième étage, par exemple, et qu’on la place dans un autre achevé jusqu’au sixième, de manière à ce que la plus grande partie de son travail soit déjà faite, au lieu d’en tirer parti, elle semble embarrassée, et, pour l’achever, paraît obligée de repartir du troisième étage où elle en était restée, et elle s’efforce ainsi de compléter un ouvrage déjà fait.

Si nous supposons qu’un acte habituel devienne héréditaire, — ce qui est souvent le cas — la ressemblance de ce qui était primitivement une habitude avec ce qui est actuellement un instinct est telle qu’on ne saurait les distinguer l’un de l’autre. Si Mozart, au lieu de jouer du clavecin à l’âge de trois ans avec fort peu de pratique, avait joué un air sans avoir pratiqué du tout, on aurait pu dire qu’il jouait réellement par instinct. Mais ce serait une grave erreur de croire que la plupart des instincts ont été acquis par habitude dans une génération, et transmis ensuite par hérédité aux générations suivantes. On peut clairement démontrer que les instincts les plus étonnants que nous connaissions, ceux de l’abeille et ceux de beaucoup de fourmis, par exemple, ne peuvent pas avoir été acquis par l’habitude.