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382 Insuffisance des documents géologiques.  

triassiques appartiennent au groupe des téléostéens, et une haute autorité a même classé dans ce groupe certaines formes paléozoïques. Si tout le groupe téléostéen avait réellement apparu dans l’hémisphère septentrional au commencement de la formation de la craie, le fait serait certainement très remarquable ; mais il ne constituerait pas une objection insurmontable contre mon hypothèse, à moins que l’on ne puisse démontrer en même temps que les espèces de ce groupe ont apparu subitement et simultanément dans le monde entier à cette même époque. Il est superflu de rappeler que l’on ne connaît encore presqu’aucun poisson fossile provenant du sud de l’équateur, et l’on verra, en parcourant la Paléontologie de Pictet, que les diverses formations européennes n’ont encore fourni que très peu d’espèces. Quelques familles de poissons ont actuellement une distribution fort limitée ; il est possible qu’il en ait été autrefois de même pour les poissons téléostéens, et qu’ils se soient ensuite largement répandus, après s’être considérablement développés dans quelque mer. Nous n’avons non plus aucun droit de supposer que les mers du globe ont toujours été aussi librement ouvertes du sud au nord qu’elles le sont aujourd’hui. De nos jours encore, si l’archipel malais se transformait en continent, les parties tropicales de l’océan indien formeraient un grand bassin fermé, dans lequel des groupes importants d’animaux marins pourraient se multiplier, et rester confinés jusqu’à ce que quelques espèces adaptées à un climat plus froid, et rendues ainsi capables de doubler les caps méridionaux de l’Afrique et de l’Australie, pussent ensuite s’étendre et gagner des mers éloignées.

Ces considérations diverses, notre ignorance sur la géologie des pays qui se trouvent en dehors des limites de l’Europe et des États-Unis, la révolution que les découvertes des douze dernières années ont opérée dans nos connaissances paléontologiques, me portent à penser qu’il est aussi hasardeux de dogmatiser sur la succession des formes organisées dans le globe entier, qu’il le serait à un naturaliste qui aurait débarqué cinq minutes sur un point stérile des côtes de l’Australie de discuter sur le nombre et la distribution des productions de ce continent.