Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/23

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sèche et longue, soignée aux ongles comme celle d’un peintre japonais, qui hésitait au milieu de ces quincailleries menues et de ces faïences de poupée.

Tout en arrangeant son visage, la plus longue, la plus compliquée de ses occupations du matin, Monpavon causait avec le docteur, racontait ses malaises, le bon effet des perles, qui le rajeunissaient, disait-il. Et de loin, ainsi, sans le voir, on aurait cru entendre le duc de Mora, tellement il lui avait pris ses façons de parler. C’étaient les mêmes phrases inachevées, terminées en « ps… ps… ps… » du bout des dents, des « machin », des « chose », intercalés à tout propos dans le discours, une sorte de bredouillement aristocratique fatigué, paresseux, où se sentait un mépris profond pour l’art vulgaire de la parole. Dans l’entourage du duc, tout le monde cherchait à imiter cet accent, ces intonations dédaigneuses avec une affectation de simplicité.

Jenkins, trouvant la séance un peu longue, s’était levé pour partir :

« Adieu, je m’en vais… On vous verra chez le Nabab ?

— Oui, je compte y déjeuner… promis de lui amener chose, machin, comment donc ?… Vous savez, pour notre grosse affaire… ps… ps… ps… Sans quoi je me dispenserais bien d’y aller… vraie ménagerie, cette maison-là… »

L’Irlandais, malgré sa bienveillance, convint que la société était un peu mêlée chez son ami. Mais quoi ! Il ne fallait pas lui en vouloir. Il ne savait pas, ce pauvre homme.

« Sait pas, et veut pas apprendre, fit Monpavon avec aigreur… Au lieu de consulter les gens d’expérience… ps… ps… ps… premier écornifleur venu. Avez-vous vu chevaux que Bois-Landry lui a fait acheter ?