Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/25

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas ?… Nous nous sommes rencontrés tous les deux devant la même écuelle ; mais je vous laisse votre part ; j’entends que vous me laissiez la mienne. » Et l’air étonné de Jenkins ne l’arrêta pas. « Que ceci soit dit une fois pour toutes. J’ai promis au Nabab de le présenter au duc, ainsi que je vous ai présenté jadis. Ne vous mêlez donc pas de ce qui me regarde seul. »

Jenkins mit la main sur son cœur, protesta de son innocence. Il n’avait jamais eu l’intention… Certainement Monpavon était trop l’ami du duc, pour qu’un autre… Comment avait-il pu supposer ?…

« Je ne suppose rien, dit le vieux gentilhomme, plus calme mais toujours froid. J’ai voulu seulement avoir une explication très nette avec vous à ce sujet. »

L’Irlandais lui tendit sa main large ouverte.

« Mon cher marquis, les explications sont toujours nettes entre gens d’honneur.

— D’honneur est un grand mot, Jenkins… Disons gens de tenue… Cela suffit. »

Et cette tenue, qu’il invoquait comme suprême frein de conduite, le rappelant tout à coup au sentiment de sa comique situation, le marquis offrit un doigt à la poignée de main démonstrative de son ami et repassa dignement derrière son rideau, pendant que l’autre s’en allait, pressé de reprendre sa tournée.

Quelle magnifique clientèle il avait, ce Jenkins ! Rien que des hôtels princiers, des escaliers chauffés, chargés de fleurs à tous leurs étages, des alcôves capitonnées et soyeuses, où la maladie se faisait discrète, élégante, où rien ne sentait cette main brutale qui jette sur un lit de misère ceux qui ne cessent de travailler que pour mourir. Ce n’était pas à vrai dire des malades, ces clients du