Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/31

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Mais le Nabab… C’est vous qui à l’instant même…

— Ah ! oui… fit l’étrange personne dont les caprices ne duraient pas longtemps, amenez-le si vous voulez ; je n’y tiens pas autrement. »

Et sa belle voix morne, où quelque chose semblait brisé, l’abandon de tout son être disaient bien que c’était vrai, qu’elle ne tenait à rien au monde.

Jenkins sortit de là très troublé le front assombri. Mais, sitôt dehors, il reprit sa physionomie riante et cordiale, étant de ceux qui vont masqués dans les rues. La matinée s’avançait. La brume, encore visible aux abords de la Seine, ne flottait plus que par lambeaux et donnait une légèreté vaporeuse aux maisons du quai, aux bateaux dont on ne voyait pas les roues, à l’horizon lointain dans lequel le dôme des Invalides planait comme un aérostat doré dont le filet aurait secoué des rayons. Une tiédeur répandue, le mouvement du quartier disaient que midi n’était pas loin, qu’il sonnerait bientôt au battant de toutes les cloches.

Avant d’aller chez le Nabab, Jenkins avait pourtant une autre visite à faire. Mais celle-là paraissait l’ennuyer beaucoup. Enfin, puisqu’il l’avait promis ! Et résolument :

« 68, rue Saint-Ferdinand, aux Ternes », dit-il en sautant dans sa voiture.

Le cocher Joë, scandalisé, se fit répéter l’adresse deux fois ; le cheval lui-même eut une petite hésitation comme si la bête de prix, la fraîche livrée se fussent révoltées à l’idée d’une course dans un faubourg aussi lointain, en dehors du cercle restreint mais si brillant où se groupait la clientèle de leur maître. On arriva tout de même, sans encombre, au bout d’une rue provinciale inachevées et à la dernière de ses bâtisses, un im-