Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/41

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menton dans une redingote sans revers à collet droit comme une tunique orientale, la face tailladée de mille petites éraillures, une moustache blanche coupée militairement. C’était Brahim-Bey, le plus vaillant colonel de la régence de Tunis, aide de camp de l’ancien bey qui avait fait la fortune de Jansoulet. Les exploits glorieux de ce guerrier se montraient écrits en rides, en flétrissures de débauche, sur sa lèvre inférieure sans ressort, comme détendue, ses yeux sans cils, brûlés et rouges. Une de ces têtes qu’on voit au banc des accusés dans les affaires à huis clos. Les autres convives s’étaient assis pêle-mêle, au hasard de l’arrivée, de la rencontre, car le logis s’ouvrait à tout le monde, et le couvert était mis chaque matin pour trente personnes.

Il y avait là le directeur du théâtre que le Nabab commanditait. Cardailhac, renommé pour son esprit presque autant que pour ses faillites, ce merveilleux découpeur qui, tout en détachant les membres d’un perdreau, préparait un de ses bons mots et le déposait avec une aile dans l’assiette qu’on lui présentait. C’était un ciseleur plutôt qu’un improvisateur, et la nouvelle manière de servir les viandes à la russe et préalablement découpées, lui avait été fatale en lui enlevant tout prétexte à un silence préparatoire. Aussi, disait-on généralement qu’il baissait. Parisien, d’ailleurs, dandy jusqu’au bout des ongles, et, comme il s’en vantait lui-même, « pas gros comme ça de superstition par tout le corps », ce qui lui permettait de donner des détails très piquants sur les femmes de son théâtre à Brahim-Bey, qui l’écoutait comme on feuillette un mauvais livre, et de parler théologie au jeune prêtre son plus proche voisin, un curé de quelque petite bourgade méridionale, maigre et le teint brûlé comme le drap de sa