Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/79

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les salons de Paris et qui, malgré tout son éclat, n’avait rien de théâtral, mais semblait une parole émue vibrant sur des sonorités inapprises. La chanteuse, une femme de quarante à quarante-cinq ans, avait une magnifique chevelure cendrée, des traits fins un peu mous, une grande expression de bonté. Encore belle, elle était mise avec le goût coûteux d’une femme qui n’a pas renoncé à plaire. Elle n’y avait pas renoncé en effet ; mariée en secondes noces avec le docteur depuis une dizaine d’années ils semblaient en être encore aux premiers mois de leur bonheur à deux. Pendant qu’elle chantait un air populaire de Russie, sauvage et doux comme un sourire slave, Jenkins était fier naïvement, sans chercher à le dissimuler, toute sa large figure épanouie ; et elle, chaque fois qu’elle penchait la tête pour reprendre son souffle adressait de son côté un sourire craintif, épris, qui allait le chercher par-dessus la musique étalée. Puis, quand elle eut fini au milieu d’un murmure admiratif et ravi, c’était touchant de voir de quelle façon discrète elle serra furtivement la main de son mari, comme pour se faire un coin de bonheur intime parmi ce grand triomphe. Le jeune de Géry se sentait réconforté par la vue de ce couple heureux, quand tout près de lui une voix murmura — ce n’était pourtant pas la même qui avait parlé tout à l’heure :

« Vous savez ce qu’on dit… que les Jenkins ne sont pas mariés.

— Quelle folie !

— Je vous assure… il paraîtrait qu’il y a une véritable madame Jenkins quelque part, mais pas celle qu’on nous a montrée… Du reste avez-vous remarqué… »

Le dialogue continua à voix basse, madame Jenkins