Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/22

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Rhône était si large qu’on voyait à peine ses rives. Moi, je l’aurais voulu encore plus large, et qu’il se fût appelé la mer ! Le ciel riait, l’onde était verte. De grandes barques descendaient au fil de l’eau. Des mariniers, guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant. Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs et de saules. « Oh ! une île déserte ! » me disais-je dans moi-même ; et je la dévorais des yeux…

Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain. Le ciel s’était assombri subitement ; un brouillard épais dansait sur le fleuve ; à l’avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma foi, en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému… À ce moment, quelqu’un dit près de moi « Voilà Lyon ! » En même temps la grosse cloche se mit à sonner. C’était Lyon.

Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l’une et sur l’autre rive ; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre. À chaque fois l’énorme tuyau de la cheminée se courbait en deux et crachait des torrents d’une fumée noire qui faisait tousser… Sur le bateau, c’était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient leurs malles ; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans l’ombre. Il pleuvait….

Je me hâtai de rejoindre ma mère, Jacques et la vieille Annou qui étaient à l’autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serrés les uns contre