Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/239

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jamais tort, au contraire… Chaque fois que j’y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement, avec tant de confiance et d’amour… C’était un vrai supplice. Maintenant c’est fini… J’aime mieux ça. »

Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire résigné. Tout ce qu’il disait me faisait peine et plaisir à la fois. Peine, parce que je le sentais malheureux ; plaisir, parce que je voyais à travers chacune des ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout pleins de moi. Quand il eut fini, je m’approchai de lui, un peu honteux, mais sans lâcher la petite rose rouge : « Jacques, est-ce que tu ne vas plus m’aimer maintenant ? » Il sourit, et me serrant contre son cœur : « T’es bête, je t’aimerai bien davantage. »

C’est une vérité. L’histoire de la rose rouge ne changea rien à la tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu’il souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas une plainte, rien. Comme par le passé, il continua d’aller là-bas le dimanche et de faire bon visage à tous. Il n’y eut que les nœuds de cravate de supprimés. Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la reconstruction du foyer… Ô Jacques ! ma mère Jacques !

Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion… Je ne bougeais plus de