Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/316

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mois rue Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher.

Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres hères. Mais ni l’un ni l’autre ils ne savaient, comme on dit, ce que c’est que l’argent : lui, parce qu’il n’en avait jamais eu ; elle, parce qu’elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage ! Dès le 5 du mois, la caisse — une petite pantoufle javanaise en paille de maïs ─ la caisse était vide. Il y avait d’abord le kakatoës qui, à lui seul, coûtait autant à nourrir qu’une personne de grandeur naturelle. Il y avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les pattes de lièvre, tout l’attirail de la peinture dramatique. Puis les brochures de théâtre étaient trop vieilles, trop fanées ; madame voulait des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses jardinières vides.

En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l’hôtel, au restaurant, au portier du théâtre. De temps en temps, un fournisseur se lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de tout, on courait vite chez l’imprimeur de la Comédie pastorale, et on lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L’imprimeur, qui avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait Jacques toujours secrétaire de M. d’Hacqueville, ouvrait sa bourse sans méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter