Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/318

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toutes les nuits. Cela se passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé ; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là, elle aussi, et, debout devant l’armoire, elle cherchait à l’ouvrir pour prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir ; et tout en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l’entendait dire d’une voix navrante : « Je ne peux pas ouvrir… J’ai trop pleuré… je n’y vois plus… »

Quoiqu’il voulût s’en défendre, ce rêve l’impressionnait au-delà de la raison. Dès qu’il fermait les yeux, il revoyait Jacques étendu sur le canapé, et Camille aveugle, devant l’armoire… Tous ces remords, toutes ces terreurs le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable. La créole, de son côté, n’était plus endurante. D’ailleurs elle sentait vaguement qu’il lui échappait ─ sans qu’elle sût par où ─ et cela l’exaspérait. À tout moment, c’étaient des scènes terribles, des cris, des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses.

Elle lui disait : « Va-t’en avec ta Pierrotte, te faire donner des cœurs de sucre. »

Et lui, tout de suite : « Retourne à ton Pacheco te faire fendre la lèvre. »

Elle l’appelait : « Bourgeois ! »

Il lui répondait : « Coquine ! »

Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour recommencer le lendemain.

C’est ainsi qu’ils vivaient, non ! qu’ils croupissaient