Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/66

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de taille qui existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier ; mais je vous assure qu’à ce moment-là, le petit Chose aurait volontiers vendu son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.

— Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main ; quoiqu’on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout de même vider quelques flacons ensemble… Venez avec nous, collègue… je paye un punch d’adieu au café Barbette ; je veux que vous en soyez… on fera connaissance en trinquant.

Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et m’entraîna dehors.

Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur la place d’armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient, et ce qui frappait en y entrant, c’était la quantité de shakos et de ceinturons pendus aux patères…

Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d’adieu avaient attiré le ban et l’arrière-ban des habitués… Les sous-officiers auxquels Serrières me présenta en arrivant, m’accueillirent avec beaucoup de cordialité. À dire vrai pourtant, l’arrivée du petit Chose ne fit pas grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la salle où je m’étais réfugié timidement… Pendant que les verres se remplissaient, le gros Serrières vint s’asseoir à côté de moi ; il avait quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur laquelle son nom était écrit en lettres de porcelaine. Tous les maîtres