Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/85

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pauvre diable, blotti dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n’entendiez pas ses sanglots !…

C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur, d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé; c’est si terrible de punir, ─ on fait des injustices malgré soi, ─ si terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve : « Ah ! mon Dieu !… Qu’est-ce qu’ils vont me faire, maintenant ? »

Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n’oubliera jamais tout ce qu’il souffrit au collège de Sarlande depuis le triste jour où il entra dans l’étude des moyens !

Et pourtant, — je ne veux pas mentir, ─ j’avais gagné quelque chose à changer d’étude : maintenant je voyais les yeux noirs.

Deux fois par jour, aux heures de récréations, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la cour des moyens… Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu’au soir sur une couture interminable ; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C’était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux enfants trouvés, — les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère, ─ et, d’un bout à l’autre de l’année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard