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LE MYSTÈRE DES MILLE-ÎLES

« Ici se place la tragédie.

« Je fais maintenant appel à toute votre attention et aussi à toute votre faculté de compréhension. Si ce que je raconte n’est pas exact, c’est du moins vraisemblable et bien dans la ligne du caractère de nos héros, tel que vous l’a exposé M. Legault.

« Il est nécessaire, pour comprendre le dénouement de l’histoire de recourir aux conjectures.

« L’ancien amoureux de Renée était donc reparu dans la vie de celle-ci. La révélation de ce passé troublé plongea John dans le désespoir, — c’est là une conjecture, naturellement, comme tout ce qui suit ; seuls les faits sont à peu près sûrs. — Il n’accusa pas sa femme, il ne lui fit aucun reproche. Il comprenait et pardonnait tout. Mais son cœur ne pouvait suivre sa raison et, malgré ses efforts pour oublier, la plaie ne faisait que s’agrandir.

« La vie devenait intenable et le couple comprit qu’il ne connaîtrait plus son ancien bonheur.

« C’est pourquoi, ne voulant pas de cette déchéance, incapables de supporter la flétrissure de leur amour, ils décidèrent de disparaître avant de sombrer dans les soupçons, les jalousies, les querelles, toutes les tristes conséquences de nos alliances humaines.

« Je n’apprécie pas leur conduite : je raconte.

« Cette décision arrêtée, ils résolurent de l’exécuter d’une façon digne d’eux. L’île, qui devait abriter leur joie, verrait sa fin peu commune.

« Ils revinrent de ce côté-ci de l’Atlantique. Comme cette traversée différait de la précédente ! Partis en triomphateurs, ils revenaient en vaincus de la vie. Ils s’en allaient pour parachever les préparatifs d’une existence idyllique ; ils rentraient maintenant pour mourir. Comprenez-vous bien tout le pathétique de leur situation ? Vous rendez-vous bien compte du tragique effroyable de leur état d’âme ? Et rien ne pouvait les arrêter sur la pente fatale, car, l’espérance morte en eux, ils avaient perdu jusqu’à l’instinct de conservation…

« Ne nous attardons pas sur le dénouement, que je vous ai déjà fait connaître. Jetons un voile sur ces événements pénibles et contentons-nous de terminer par une seule phrase : Rentrés dans leur castel d’amour, ils se tuèrent, pour que leur passion ne fût pas ternie. Qu’y gagnèrent-ils ? Au moins d’être unis à jamais, comme ils le désiraient. Seulement, ce fut dans la mort. »


— XI —


Ce récit rapide, où se succédaient les événements tragiques avec une soudaineté accablante, avait stupéfié les auditeurs. Venant après celui de M. Legault, qui avait créé une atmosphère de merveilleux, il abolissait dans leur esprit la sensation du réel pour les transporter dans un univers de drame.

L’ancien commerçant reprit le premier la parole.

— Votre histoire, dit-il, est excessivement intéressante. Elle m’a d’autant plus passionné que, contrairement à ce que vous disiez avant de la commencer, elle ne détruit pas le portrait que j’ai tracé de nos deux héros. Comme dans ma version, ce sont deux âmes ardentes, emportées tels des fétus de paille par la passion, par une fatalité tragique. En somme, dans les deux récits, leur destinée est la même, leur âme est pareillement dévastée par le vent du Destin. L’amour absolu, qui ignore tout en dehors de lui-même, la tendresse exclusive et la mort sont leur partage. Qu’importe la figure que prennent les incidents, le fond est identique.

— Vous avez raison, reprit son interlocuteur. Et je constate avec plaisir que la faiblesse apparente et passagère de Renée ne diminue pas le culte que vous avez voué à sa noble mémoire. J’ai dit faiblesse apparente : En effet, savons-nous tous les mobiles de ce que nous appelons sa faute ? Connaissons-nous tous les replis de cette âme ? Sans absoudre de façon générale le péché de la chair, source de désordre quand il n’a pour but que la satisfaction d’un bas appétit, ne pouvons-nous, sinon l’excuser, du moins nous empêcher de le condamner, quand il est la rançon d’une nature particulièrement riche et surtout, comme dans le cas actuel, quand il n’est que le prix bien onéreux d’un besoin du cœur ?

À ce moment, Yolande Mercier intervint, mais sans donner à ses paroles le tour pédantesque qui les ornait trop souvent.

— Je crois, dit-elle, qu’il est inutile de discuter le côté moral de cette histoire : nous ne sommes pas des juges. Mais nous pouvons bien nous laisser pénétrer par la grandeur de ces deux âmes. Vos récits, Messieurs, a rendu vivants à nos yeux deux