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bouquets, dont la teinte rose très tendre retenait l’œil et charmait…

La lumière diminuait de plus en plus… Au ciel s’allumaient les premières étoiles, et la campagne devenait violette. La nuit régnait déjà dans la grande cour toujours froide.

La brise caressant toutes les fleurs amenait des parfums de lilas. Et par-dessus toutes ces choses flottait une atmosphère de jeunesse, d’amour et de bonheur.

Des bruits confus arrivaient de la ville, s’harmonisant en un hymne semblable au chant d’une mer éloignée. Ici, tout se taisait.

Là-bas, sous les tonnelles, on devinait des ombres enlacées.

Sœur Saint-André rêvait devant cette nature ressuscitée et heureuse. Elle sentait son cœur battre plus vite, des mots inconnus lui monter aux lèvres ; un trouble divin s’emparait de son être. Son âme s’échappait et planait par-dessus les lilas, s’imprégnant de cette joie universelle.

Elle rêvait comme rêvent les poètes.

La fraîcheur du vent avait fait monter le sang à ses joues décolorées.

Aujourd’hui, sœur Saint-André atteignait ses vingt ans.

Vingt ans… Comme les lavandières rieuses qu’elle voyait passer le matin. Vingt ans… ? L’âme des amoureux qui s’embrassaient là-bas.

Un grand frisson la secoua toute. Elle referma la fenêtre ; une larme lui brûla la paupière.

Le bruit lugubre d’une cloche la tira brusquement de cette rêverie. On l’appelait. C’était à son tour, cette nuit, de veiller auprès de la couche d’un mourant.