Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/115

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Et les pauvres marmiteux, loqueteux & guenillards de s’en aller penauds en diſant :

— Il n’eſt de joie en ce monde que pour les riches.

Le bruit de ces graines à vendre se répandit bientôt sur le marché. Les bourgeois se diſaient l’un à l’autre :

— Il y a là un Flamand qui tient des graines prophétiques bénies à Jéruſalem sur le tombeau de Notre-Seigneur Jéſus ; mais on dit qu’il ne veut pas les vendre.

Et tous les bourgeois de venir à Ulenſpiegel & de lui demander de ses graines.

Mais Ulenſpiegel, qui voulait de gros bénéfices, répondait qu’elles n’étaient pas aſſez mûres, & il avait l’œil sur deux riches juifs qui vaguaient par le marché.

— Je voudrais bien savoir, diſait l’un des bourgeois, ce que deviendra mon vaiſſeau qui eſt sur la mer.

— Il ira juſqu’au ciel, si les vagues sont aſſez hautes, répondait Ulenſpiegel.

Un autre diſait, lui montrant sa fillette mignonne, toute rougiſſante :

— Celle-ci tournera à bien sans doute ?

— Tout tourne à ce que nature veut, répondait Ulenſpiegel, car il venait de voir la fillette donner une clef à un jeune gars qui, tout bouffi d’aiſe, dit à Ulenſpiegel :

— Monſieur du marchand, baillez-moi un de vos sacs prophétiques, afin que j’y voie si je dormirai seul cette nuit.

— Il eſt écrit, répondait Ulenſpiegel, que celui qui sème le seigle de séduction récolte l’ergot de cocuage.

Le jeune gars se fâcha :

— À qui en as-tu ? dit-il.

— Les graines diſent, répondit Ulenſpiegel, qu’elles te souhaitent un heureux mariage & une femme qui ne te coiffe point du chapeau de Vulcain. Connais-tu ce couvre-chef ?

Puis prêchant :

— Car celle, dit-il, qui donne des arrhes sur le marché de mariage laiſſe après aux autres pour rien toute la marchandiſe.

Sur ce, la fillette, voulant feindre l’aſſurance, dit :

— Voit-on tout cela dans les sachets prophétiques ?

— On y voit auſſi une clef, lui dit tout bas à l’oreille Ulenſpiegel.