Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/128

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Le frère qui ne prêchait point agitait son plateau. Les florins, cruſats, ducatons, patards, sols & deniers y tombaient dru comme grêle.

Claes, se voyant riche, paya un florin pour dix mille ans d’indulgences. Les moines lui baillèrent en échange un morceau de parchemin.

Bientôt, voyant qu’il ne reſtait plus à Damme que les ladres qui n’euſſent pas acheté d’indulgences, ils s’en furent à deux a Heyſt.


LV


Vêtu de son coſtume de pèlerin & bien abſous de ses fautes, Ulenſpiegel quitta Rome, marcha toujours devant lui & vint à Bamberg, où sont les meilleurs légumes du monde.

Il entra dans une auberge où était une joyeuſe hôteſſe, qui lui dit :

— Jeune maître, veux-tu manger pour ton argent ?

— Oui, dit Ulenſpiegel. Mais pour quelle somme mange-t-on ici ?

L’hôteſſe répondit :

— On mange à la table des seigneurs pour six florins ; à la table des bourgeois pour quatre, & à la table de la famille pour deux.

— Au plus d’argent, au mieux pour moi, répondit Ulenſpiegel.

Il alla donc s’aſſeoir à la table des seigneurs. Quand il fut bien repu & eut arroſé son dîner de Rhyn-Wyn, il dit à l’hôteſſe :

— Commère, j’ai bien mangé pour mon argent : donne-moi les six florins.

L’hôteſſe lui dit :

— Te moques-tu de moi ? Paye ton écot.

— Baeſine mignonne, lui répondit Ulenſpiegel, vous n’avez point un viſage de mauvaiſe débitrice ; j’y vois au contraire, une bonne foi si grande, tant de loyauté & d’amour du prochain, que vous me payeriez plutôt dix-huit florins que de m’en refuſer six que vous me devez. Les beaux yeux ! c’eſt le soleil qui darde sur moi, y faiſant pouſſer l’amoureuſe folie plus haut que le chiendent en un clos abandonné.

L’hôteſſe répondit :

— Je n’ai que faire de ta folie ni de ton chiendent ; paye & va-t’en.

— M’en aller, dit Ulenſpiegel, & ne plus te voir ! J’aimerais mieux tré-