Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/144

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& le troiſième eſt pour une femme, qui eſt une reine sans doute. À droite & à gauche, sont aſſis sur des bancs tapiſſés, des hommes vêtus de rouge & portant au cou un mouton en or. Derrière eux se tiennent pluſieurs perſonnages qui sont sans doute princes & seigneurs. Vis-à-vis & au bas de l’eſtrade sont aſſis, sur des bancs non tapiſſés, des hommes vêtus de drap. Je leur entends dire qu’ils ne sont aſſis & vêtus si modeſtement que parce qu’ils payent à eux seuls toutes les charges. Chacun s’eſt levé quand Sa Sainte Majeſté eſt entrée, mais Elle s’eſt bientôt aſſiſe & fait signe à chacun de l’imiter.

Un homme vieux parle alors de la goutte longuement, puis la femme, qui semble être une reine, remet à Sa Sainte Majeſté un rouleau de parchemin où il y a des choſes écrites que Sa Sainte Majeſté lit en touſſant & d’une voix sourde & baſſe, & parlant d’Elle-même, dit :

« J’ai fait maints voyages en Eſpagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Angleterre & en Afrique, le tout pour la gloire de Dieu, le renom de mes armes & le bien de mes peuples. »

Puis, ayant parlé longuement, Elle dit qu’Elle eſt débile & fatiguée & veut mettre la couronne d’Eſpagne, les comtés, duchés, marquiſats de ces pays aux mains de son fils.

Puis Elle pleure, & tous pleurent avec Elle.

Le roi Philippe se lève alors, & tombant à genoux :

« Sainte Majeſté, dit-il, m’eſt-il permis de recevoir cette couronne de vos mains, quand vous êtes si capable de la porter encore. »

Puis Sa Sainte Majeſté lui dit à l’oreille de parler bénévolement aux hommes qui sont aſſis sur les bancs tapiſſés.

Le roi Philippe, se tournant vers eux, leur dit d’un ton aigre & sans se lever :

« J’entends aſſez bien le français, mais pas aſſez pour vous parler en cette langue. Vous entendrez ce que l’évêque d’Arras, monſieur Grandvelle, vous dira de ma part. »

« Tu parles mal, mon fils, dit Sa Sainte Majeſté. »

Et de fait, l’aſſemblée murmure en voyant le jeune roi si fier & si hautain. La femme, qui eſt la reine, parle auſſi pour faire son éloge, puis vient le tour d’un vieux docteur qui, lorſqu’il a fini, reçoit un signe de main de Sa Sainte Majeſté, en façon de remerciement. Ces cérémonies & harangues finies, Sa Sainte Majeſté déclare ses sujets libres de leur serment de fidélité, signe les actes pour ce dreſſés, & se levant de son trône, y place son fils.