Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/161

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LXVII


Ce dimanche-là, eut lieu à Bruges, la proceſſion du Saint-Sang. Claes dit à sa femme & à Nele de l’aller voir & que, peut-être, elles trouveraient Ulenſpiegel en ville. Quant à lui, diſait-il, il garderait la chaumine en attendant que le pèlerin y rentrât.

Les femmes partirent à deux ; Claes, demeuré à Damme, s’aſſit sur le pas de sa porte & trouva la ville bien déſerte. Il n’entendait rien sinon le son criſtallin de quelque cloche villageoiſe, tandis que de Bruges lui arrivaient, par bouffées, la muſique des carillons & un grand fracas de fauconneaux & de boîtes d’artifice tirés en l’honneur du Saint-Sang.

Claes, cherchant tout songeur Ulenſpiegel sur les chemins, ne voyait rien, sinon le ciel clair & tout bleu sans nuages, quelques chiens couchés tirant la langue au soleil, des moineaux francs se baignant en pépiant dans la pouſſière, un chat qui les guettait, & la lumière entrant amie dans toutes les maiſons & y faiſant briller sur les dreſſoirs les chaudrons de cuivre & les hanaps d’étain.

Mais Claes était triſte au milieu de cette joie, & cherchant son fils, il tâchait de le voir derrière le brouillard gris des prairies, de l’entendre dans le joyeux bruiſſement des feuilles & le gai concert des oiſeaux dans les arbres. Soudain, il vit sur le chemin venant de Maldeghem un homme de haute stature & reconnut que ce n’était pas Ulenſpiegel. Il le vit s’arrêter au bord d’un champ de carottes & manger de ces légumes avidement.

— Voilà un homme qui a grand’faim, dit Claes.

L’ayant perdu de vue un moment, il le vit reparaître au coin de la rue du Héron, & il reconnut le meſſager de Joſſe qui lui avait apporté les sept cents carolus d’or. Il alla à lui sur le chemin & dit :

— Entre chez moi.

L’homme répondit :

— Bénis ceux qui sont doux au voyageur errant.

Il y avait sur l’appui extérieur de la fenêtre de la chaumière du pain émietté que Soetkin réſervait aux oiſeaux des alentours. Ils y venaient