Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/214

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feraient de giganteſques oiſeaux voulant caſſer à coups de bec l’écale d’œufs énormes.

Et dans ce grand mouvement du sol qui montait & deſcendait, pareil aux vagues de la mer, étaient des formes comme celles de l’œuf.

Soudain de partout sortirent des arbres enchevêtrant leurs branches sèches, tandis que leurs troncs se mouvaient vacillants comme des hommes ivres. Puis ils s’écartèrent, laiſſant entre eux un vaſte eſpace vide. Du sol agité sortirent les génies de la terre ; du fond de la forêt, les eſprits des bois, de la mer voiſine, les génies de l’eau.

Ulenſpiegel & Nele virent là les nains gardiens des tréſors, boſſus, pattus, velus, laids & grimaçants, princes des pierres, hommes des bois vivant comme des arbres, & portant, en façon de bouche & d’eſtomac, un bouquet de racines au bas de la face, pour sucer ainſi leur nourriture du sein de la terre ; les empereurs des mines, qui ne savent point parler, n’ont ni cœur ni entrailles, & se meuvent comme des automates brillants. Là étaient des nains de chair & d’os, ayant queues de lézard, têtes de crapaud, coiffés d’une lanterne, qui sautent la nuit sur les épaules du piéton ivre ou du voyageur peureux, en deſcendent &, agitant leur lanterne, mènent dans les mares ou dans des trous, croyant, les pauvres hères, que cette lanterne eſt la chandelle brûlant en leur logis.

Là étaient auſſi les filles-fleurs, fleurs de force & de santé féminine, nues & point rougiſſantes, fières de leur beauté, n’ayant pour tout manteau que leurs chevelures.

Leurs yeux brillaient humides comme la nacre dans l’eau ; la chair de leurs corps était ferme, blanche & dorée par la lumière ; de leurs bouches rouges entr’ouvertes sortait une haleine plus embaumante que jaſmin.

Ce sont elles qui errent le soir, dans les parcs & jardins, ou bien au fond des bois, dans les sentiers ombreux, amoureuſes & cherchant quelque âme d’homme pour en jouir. Sitôt que paſſent devant elles un jeune gars & une fillette, elles eſſayent de tuer la fillette, mais, ne le pouvant, soufflent à la mignonne, encore réſistante, déſirs d’amour afin qu’elle se livre à l’amant ; car alors la fille-fleur a la moitié des baiſers.

Ulenſpiegel & Nele virent auſſi deſcendre des hauts cieux les eſprits protecteurs des étoiles, les génies des vents, de la briſe & de la pluie, jeunes hommes ailés qui fécondent la terre.

Puis à tous les points du ciel parurent les oiſeaux des âmes, les mignonnes hirondelles. Quand elles furent venues, la lumière parut plus vive. Filles-