Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/229

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doeſje où tu trouveras bonne bruinbier. Nous irons t’y rejoindre. Et voici du jambon pour saler ta soif de nature.

Lamme, sortant du chariot, courut le grand pas vers la femme qui se trouvait dans la prairie.

Ulenſpiegel dit à Nele :

— Que ne viens-tu près de moi ?

Puis, l’aidant à monter dans le chariot, il l’aſſit près de lui, lui ôta le tablier de la tête & le manteau des épaules ; puis lui donnant cent baiſers, il dit :

— Où t’en allais-tu, aimée ?

Elle ne répondit rien, mais elle semblait toute ravie en extaſe. Et Ulenſpiegel, ravi comme elle, lui dit :

— Te voici donc ! Les roſes-églantiers dans les haies n’ont pas le doux incarnat de ta peau fraîche. Tu n’es point reine, mais laiſſe-moi te faire une couronne de baiſers. Bras mignons tout doux, tout roſés, qu’Amour fit tout exprès pour l’embraſſement ! Ah ! fillette aimée, mes rugueuſes mains de mâle ne faneront-elles point cette épaule ? Le papillon léger se poſe sur l’œillet pourpre, mais puis-je me repoſer sur ta vive blancheur sans la faner, moi lourdaud ? Dieu eſt au ciel, le roi sur son trône & le soleil en haut triomphant ; mais suis-je Dieu, roi ou lumière, que je suis si près de toi ! Ô cheveux plus doux que soie en flocons ! Nele, je frappe, je déchire, je mets en morceaux ! Mais n’aie pas peur, m’amie. Ton pied mignon ! D’où vient qu’il eſt si blanc ? L’a-t-on baigné de lait ?

Elle voulut se lever.

— Que crains-tu ? lui dit Ulenſpiegel, ce n’eſt point le soleil qui luit sur nous & te peint toute en or. Ne baiſſe point les yeux. Vois dans les miens quel beau feu il y allume. Écoute, aimée ; entends, mignonne : c’eſt l’heure silencieuſe de midi, le laboureur eſt chez lui vivant de soupe, ne vivrons-nous d’amour ? Que n’ai-je mille ans à égrener sur tes genoux en perles des Indes !

— Langue dorée ! dit-elle.

Et Monſieur du soleil brillait à travers la toile blanche du chariot, & une alouette chantait au-deſſus des trèfles, & Nele penchait sa tête sur l’épaule d’Ulenſpiegel.