Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/231

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Las ! n’eſt-il point cruel & injuſte que, parce qu’une fille n’eut point aſſez de beauté pour trouver un épouſeur, elle s’en venge sur de pauvres innocents comme moi ?

Je m’en fus toutefois mélancoliant au kaberdoeſje que tu m’avais indiqué, eſpérant y trouver la bruinbier de conſolation. Mais je fus trompé, car en y entrant je vis un homme & une femme qui se battaient. Je demandai qu’ils daignaſſent interrompre leur bataille pour me donner un pot de bruinbier, ne fût-ce qu’une pinte ou six ; mais la femme, vraie stokfiſch, furieuſe, me répondit que, si je ne déguerpiſſais au plus vite, elle me ferait avaler le sabot avec lequel elle frappait sur la tête de son homme. Et me voici, mon ami, bien suant & bien las : n’as-tu rien à manger ?

— Si, dit Ulenſpiegel.

— Enfin ! dit Lamme.


IV


Ainſi réunis, ils firent route enſemble. Le baudet, couchant les oreilles, tirait le chariot :

— Lamme, dit Ulenſpiegel, nous voici quatre bons compagnons : l’âne, bête du bon Dieu, paiſſant par les prés les chardons au haſard ; toi, bonne bedaine, cherchant celle qui t’a fui ; elle, douce aimée au tendre cœur, trouvant qui n’en eſt pas digne, je veux dire moi quatrième.

Or ça, sus, enfants, courage ! les feuilles jauniſſent & les cieux se feront plus éclatants, bientôt dans les brumes automnales se couchera Monſieur du soleil, l’hiver viendra, image de mort, couvrant de neigeux linceuls ceux qui dorment sous nos pieds, & je marcherai pour le bonheur de la terre des pères. Pauvres morts : Soetkin, qui mourut de douleur ; Claes, qui mourut dans le feu : chêne de bonté & lierre d’amour, moi, votre rejeton, j’ai grande souffrance & vous vengerai, cendres aimées qui battez sur ma poitrine.

Lamme dit :

— Il ne faut point pleurer ceux qui meurent pour la juſtice.

Mais Ulenſpiegel demeurait penſif ; tout à coup il dit :

— Cette heure, Nele, eſt celle des adieux ; de bien longtemps, & jamais peut-être, je ne reverrai ton doux viſage.