Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/24

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— Autant Dieu vous donne, mes angelots, diſait Claes ; mais ne m’approchez pas, sinon je ferai de vous des moricauds.

Les petits, étant hardis, s’approchaient toutefois ; alors il en prenait un par le pourpoint, &, frottant de ses mains noires son frais muſeau, le renvoyait ainſi, riant quand même, à la grande joie de tous les autres.

Soetkin, femme de Claes, était une bonne commère, matinale comme l’aube & diligente comme la fourmi.

Elle & Claes labouraient à deux leur champ & s’attelaient comme bœufs à la charrue. Pénible en était le traînement, mais plus pénible encore celui de la herſe, lorſque le champêtre engin devait de ses dents de bois déchirer la terre dure. Ils le faiſaient toutefois le cœur gai, en chantant quelque ballade.

Et la terre avait beau être dure ; en vain le soleil dardait sur eux ses plus chauds rayons : en vain auſſi traînant la herſe, ployant les genoux, devaient-ils faire des reins cruel effort, s’ils s’arrêtaient & que Soetkin tournât vers Claes son doux viſage & que Claes baiſât ce miroir d’âme tendre, ils oubliaient la grande fatigue.


V


La veille, il avait été crié aux bailles de la maiſon commune que Madame, femme de l’empereur Charles, étant groſſe, il fallait dire des prières pour sa prochaine délivrance.

Katheline entra chez Claes toute friſſante :

— Qu’eſt-ce qui te deult, commère ? demanda le bonhomme.

— Las ! répondit-elle, parlant par saccades. Cette nuit, spectres fauchant hommes comme faneurs l’herbe. — Fillettes enterrées vives ! Sur leur corps danſait le bourreau. — Pierre de sang suant depuis neuf mois, caſſée cette nuit.

— Ayez pitié de nous, gémit Soetkin, avez pitié, Seigneur Dieu : c’eſt noir préſage pour la terre de Flandre.

— Vis-tu cela de tes yeux ou en songe ? demanda Claes.

— De mes yeux, dit Katheline.