Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/318

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— J’en vis d’autres très-belles, répondit Ulenſpiegel, & notamment en cette ville, où toutes sont amoureuſes.

— De fait, dit Lamme, l’on me voulut avoir cent fois, mais je reſtai fidèle, car mon cœur dolent eſt gros d’un seul souvenir.

— Comme ta bedaine de nombreuſes platelées, répondit Ulenſpiegel.

Lamme répondit :

— Quand je suis affligé, il faut que je mange.

— Ton chagrin eſt sans trêve ? demanda Ulenſpiegel.

— Las oui ! dit Lamme.

Et, tirant une truite d’une cuvelle :

— Vois, dit-il, comme elle eſt belle & ferme. Cette chair eſt roſe comme celle de ma femme. Demain nous quitterons Namur, j’ai un plein sachet de florins, nous achèterons chacun un âne & nous nous en irons ainſi chevauchant vers le pays de Flandre.

— Tu y perdras gros, dit Ulenſpiegel.

— Mon cœur tire à Damme, qui fut le lieu où elle m’aima bien ; peut-être y eſt-elle retournée.

— Nous partirons demain, dit Ulenſpiegel, puiſqu’ainſi tu le veux.

Et de fait ils partirent montés chacun sur un âne & califourchonnant côte à côte.


XVIII


Un aigre vent soufflait. Le soleil, clair comme jeuneſſe le matin, griſonna comme homme vieux. Une pluie grêleuſe tomba.

La pluie ayant ceſſé, Ulenſpiegel se secoua, diſant :

— Le ciel qui boit tant de vapeurs doit se soulager quelquefois.

Une autre pluie, plus grêleuſe que la première, s’abattit sur les deux compagnons. Lamme geignait :

— Nous étions bien lavés, faut-il qu’on nous rince maintenant !

Le soleil reparut, & ils califourchonnèrent allègres.

Une pluie tomba, si grêleuſe & meurtrière qu’elle hachait menu, comme d’un tas de couteaux, les branches sèches des arbres.

Lamme diſait :