Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/353

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toutes sortes ; choiſis ! aux unes la lumière des chandelles, careſſant leurs cheveux blonds, laiſſe dans l’ombre leurs yeux bleus dont on ne voit que l’humide feu briller. D’autres, regardant le plafond, soupirent sur la viole quelque ballade d’Allemagne. D’aucunes, rondes, brunes, graſſes, éhontées, boivent à plein hanap le vin d’Amboiſe, montrent leurs bras ronds, nus juſqu’à l’épaule, leur robe entrebâillée, d’où sortent les pommes de leurs seins, &, sans vergogne, parlent à pleine bouche, l’une après l’autre ou toutes enſemble. Écoute-les :

« Foin de monnaie aujourd’hui ! c’eſt amour qu’il nous faut, amour à notre choix, diſaient les belles filles, amour d’enfant, de jouvenceau & de quiconque nous plaira, sans payer. — Que ceux en qui la Nature mit la force virile qui fait les mâles viennent à nous en ce lieu, pour l’amour de Dieu & de nous. — Hier était le jour où l’on payait, aujourd’hui eſt le jour où l’on aime ! — Qui veut boire à nos lèvres, elles sont humides encore de la bouteille. Vins & baiſers, c’eſt feſtin complet ! — Foin des veuves qui couchent toutes seules ! — Nous sommes des filles ! C’eſt jour de charité aujourd’hui. Aux jeunes, aux forts & aux beaux, nous ouvrons nos bras. À boire ! — Mignonne, eſt-ce pour la bataille d’amour que ton cœur bat le tambourin dans ta poitrine ? Quel balancier ! c’eſt l’horloge des baiſers. Quand viendront-ils cœurs pleins & eſcarcelles vides ? Ne flairent-ils point les friandes aventures ? Quelle différence y a-t-il entre un jeune Gueux & M. le markgrave ? C’eſt que monſieur paye en florins & le jeune Gueux en careſſes. Vive le Gueux ! Qui veut aller éveiller les cimetières ?

Ainſi parlaient les bonnes, ardentes & joyeuſes d’entre les filles d’amoureuſe vie.

Mais il en était d’autres au viſage étroit, aux épaules décharnées, qui faiſaient de leurs corps boutique pour l’économie, & liard à liard graphinaient le prix de leur viande maigre. Celles-là maugréaient entre elles : « Il eſt bien sot, à nous, de nous paſſer de salaire en ce métier fatigant, pour ces lubies saugrenues paſſant par la cervelle de filles folles d’hommes. Si elles ont quelque quartier de lune en la tête, nous n’en avons point, & préférons en nos vieux jours ne point traîner, comme elles, nos guenilles dans le ruiſſeau & nous faire payer, puiſque nous sommes à vendre. — Foin du gratis ! Les hommes sont laids, puants, grognons, gourmands, ivrognes. Eux seuls font tourner à mal les pauvres femmes !

Mais les jeunes & belles n’entendaient point ces propos, & toutes à leur plaiſir & buveries, diſaient : Entendez-vous les cloches des morts sonnant