Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/560

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— Je le veux, dit Nele tout en larmes ; il n’y a point de vers dans le sable plein de chaux, & il reſtera entier & beau, mon aimé.

Et tout affolée, elle se pencha sur le corps d’Ulenſpiegel, & le baiſa avec des larmes & des sanglots.

Les bourgmeſtre, échevins & payſan eurent pitié, mais le curé ne ceſſait de dire joyeuſement : « Le grand Gueux eſt mort, Dieu soit loué ! »

Puis le payſan creuſa la foſſe, y mit Ulenſpiegel & le couvrit de sable.

Et le curé dit sur la foſſe les prières des morts : tous s’agenouillèrent autour ; soudain il se fit sous le sable un grand mouvement, & Ulenſpiegel, éternuant & secouant le sable de ses cheveux, prit alors le curé à la gorge :

— Inquiſiteur ! dit-il, tu me mets en terre tout vif pendant mon sommeil. Où eſt Nele ? l’as-tu auſſi enterrée ? Qui es-tu ?

Le curé cria :

— Le grand Gueux revient en ce monde. Seigneur Dieu ! prenez mon âme.

Et il s’enfuit comme un cerf devant les chiens.

Nele vint à Ulenſpiegel :

— Baiſe-moi, mignonne, dit-il.

Puis il regarda de nouveau autour de lui ; les deux payſans s’étaient enfuis comme le curé, avaient jeté par terre, pour mieux courir, pelle, chaiſe & paraſol ; les bourgmeſtre & échevins, se tenant les oreilles de peur, geignaient sur le gazon.

Ulenſpiegel alla vers eux, & les secouant :

— Eſt-ce qu’on enterre, dit-il, Ulenſpiegel, l’eſprit, Nele, le cœur de la mère Flandre ? Elle auſſi peut dormir, mais mourir, non ! Viens, Nele.

Et il partit avec elle en chantant sa sixième chanſon, mais nul ne sait où il chanta la dernière.


FIN


Paris. — Imprimerie L. Poupart-Davyl, rue du Bar, 30.