Page:De Gaspé - Les anciens canadiens, 1863.djvu/48

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perd de terrain dans le marché : l’un est l’œil qui pense, l’autre l’œil qui observe. C’est un avantage précieux pour le fripon ; son antagoniste, au contraire, voyant toujours un des yeux de son interlocuteur clair, limpide, honnête, ne peut deviner ce qui se passe sous l’œil qui clignote, qui pense, qui calcule, tandis que son voisin est impassible, impénétrable comme le destin.

Tournons maintenant la médaille, continua Arché : supposons le même fripon devenu borgne, dans les mêmes circonstances. L’homme honnête, le regardant toujours en face, lit souvent dans son œil ses pensées les plus intimes : car mon borgne, méfiant aussi, est contraint de le tenir toujours ouvert……

— Un peu, dit Jules en riant aux éclats, pour ne pas se rompre le cou.

— Accordé, reprit de Locheill ; mais encore plus pour lire dans l’âme de celui qu’il veut duper. Il faut en outre qu’il donne à son œil une grande apparence de candeur et de bonhomie, pour dérouter les soupçons, ce qui absorberait une partie de ses facultés. Or, comme peu d’hommes peuvent suivre en même temps deux cours d’idées différentes sans le secours de leurs deux yeux, notre fripon se trouve perdre la moitié de ses avantages. Il renonce à son vilain métier, et voilà encore un honnête homme de plus dans la société.

— Mon pauvre Arché, dit Jules, je vois que nous avons changé de rôle : que je suis, moi, l’Écossais sage, comme j’ai la courtoisie de te proclamer, que tu es, toi, le fou de Français, comme tu as l’irrévérence de m’appeler souvent. Car, vois-tu, rien n’empêcherait la race d’hommes à l’œil unique, que, nou-