Page:Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, tome 2.djvu/275

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fîmes très-maigre chère et souffrîmes beaucoup la faim, puis enfin nous restâmes sans aucune espèce d’aliments, excepté du sucre, un peu de vin et un peu d’eau. Le premier jour où nous ne reçûmes point du tout de nourriture, je me sentis, vers le soir, d’abord du vide et du malaise à l’estomac, et, plus avant dans la soirée, une invincible envie de bâiller et de dormir. Je me jetai sur une couche dans la grande cabine pour reposer, et je reposai environ trois heures, puis je m’éveillai quelque peu rafraîchie, ayant pris un verre de vin en me couchant. Après être demeurée trois heures environ éveillée, il pouvait être alors cinq heures du matin, je sentis de nouveau du vide et du malaise à l’estomac, et je me recouchai ; mais harassée et souffrante, je ne pus dormir du tout. Je passai ainsi tout le deuxième jour dans de singulières intermittences, d’abord de faim, puis de douleurs, accompagnées d’envies de vomir. La deuxième nuit, obligée de me mettre au lit derechef sans avoir rien pris qu’un verre d’eau claire, et m’étant assoupie, je rêvai que j’étais à la Barbade, que le marché était abondamment fourni de provisions, que j’en achetais pour ma maîtresse, puis que je revenais et dînais tout mon soûl.

» Je crus après ceci mon estomac aussi plein qu’au sortir d’un bon repas ; mais quand je m’éveillai je fus cruellement atterrée en me trouvant en proie aux horreurs de la faim. Le dernier verre de vin que nous eussions, je le bus après avoir mis du sucre, pour suppléer par le peu d’esprit qu’il contient au défaut de nourriture. Mais n’ayant dans l’estomac nulle substance qui pût fournir au travail de la digestion, je trouvai que le seul effet du vin était de faire monter de désagréables vapeurs de l’estomac au cerveau, et, à ce qu’on me rapporta, je demeurai stu-