Page:Delatour - Adam Smith sa vie, ses travaux, ses doctrines.djvu/74

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des réflexions tout-à-fait désobligeantes. Un jour, par exemple, qu’il traversait le marché au poisson dans son attitude habituelle, les mains derrière le dos et le nez en l’air, une marchande le prit pour quelque fou en escapade et s’écria : « Bon Dieu ! peut-on voir un pareil homme se promener en liberté ! Cependant, il n’est pas trop mal vêtu, tout de même ![1] » Un autre jour, dans le même endroit, il renversait l’étalage d’une vieille femme et se réveillait brusquement de ses méditations en s’entendant traiter d’« extravagant animal (doating brute) »[2]. En société même, il commettait de fortes bévues. Ainsi, dans un grand dîner chez le duc de Buccleugh, à Dalkeith, il avait commencé un long discours sur une question politique du jour et il appliquait de nombreuses et sévères épithètes à la conduite d’un homme d’État, lorsqu’on le vit tout-à-coup s’interrompre : il venait d’apercevoir en face de lui le plus proche parent du personnage qu’il attaquait, et, tout interloqué de l’inconvenance qu’il venait de commettre à son insu, il murmura entre ses dents : « Que le diable l’emporte, mais c’est vrai tout de même ! »

Ces distractions pouvaient sembler bizarres chez cet observateur puissant qui avait écrit la Théorie des sentiments moraux et la Richesse des Nations. Aussi, bien des gens, lors de l’apparition de ces œuvres, auraient pu s’écrier, avec ce jardinier des environs de Kirkaldy, qui ne connaissait Smith que pour avoir eu à répondre à des questions quelque peu incohérentes que le philosophe lui avait posées au cours de ses promenades[3] : « Grand Dieu ! on prétend que cet Adam Smith a produit un grand ouvrage. J’aurais certes été longtemps avant de me douter qu’il eût pu faire rien de pareil ! »

Cette tendance à l’abstraction était naturelle chez lui et ses petits condisciples de l’école de Kirkaldy n’avaient pu, par leurs moqueries, lui faire perdre cette habitude. Elle ne fit, au contraire, que se développer lorsqu’il se mit à composer mentalement. Travailleur infatigable, il ne voulait jamais perdre

  1. W. Bagehot, Fortnigtly Review, loc. cit.
  2. Lord Brougham, Lives of men of science, etc.
  3. Lord Brougham, loc. cit.