Page:Des Essarts - Les Voyages de l’esprit, 1869.djvu/274

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Les héros sont un peu sacrifiés aux héroïnes. Cela ne nous étonne pas. Marivaux est surtout un peintre de femmes, comme les grands portraitistes de son temps. Seulement Largillière etLatour savaient au besoin dessiner avec fermeté une tête virile. Je crois qu’il en est de même de Marivaux. Dans les pièces que nous avons passées en revue, que de types différents ! Le Lélio de la Surprise de Vamour est un courtisan un peu sceptique à demi découragé ; le Lucindor de rÈpreuve est un homme mûri par l’expérience, que l’expérience a rendu défiant et discret ; les trois Dorante du Préjugé vaincu, des Fausses Confidences et du Jeu de VAmour et du Hasard ne se ressemblent que par la conformité du nom : le premier s’annonce comme un homme sage et timide ; le second, comme un enthousiaste scrupuleux ; le troisième, comme un être aventureux et passionné. Tous sont de galants hommes, pleins de respect pour la personne aimée, incapables d’action basse et de pensée mauvaise ; tous dans l’amoureux accompli font pressentir le mari excellent.

Ces héros donc, qui ont en partage le bon sens, la probité, la réserve, seraient bien étonnés s’ils savaient les rapprochements qu’on leur a fait subir. Combien de fois les a-t-on, trop à la légère, comparés à des personnages plus modernes, par exemple aux amoureux d’Alfred de Musset ! Ne rapprochons pas inconsidérément Musset de Marivaux. Certes, notre illustre contemporain a profité à l’école du vieux maître ; mais il est beaucoup plus le disciple de Shakespeare ; il est surtout le disciple de son siècle et de son cœur. Là où