Page:Desrosiers - Les Engagés du Grand Portage, 1946.djvu/42

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— Mais Lendormy a changé : on dirait un autre homme.

— Non, il n’a pas changé vraiment. Si jamais le soupçon peut naître en son esprit… Il comprendra tout du même coup. Il ne sait pas à qui il a affaire et il avale tout, hameçons et appâts. Vois-tu, il ne sait pas encore que de telles choses existent ; il ne les a jamais imaginées même… Il obéit à toutes les impulsions.

André Bombardier se contient à peine. Un simple milieu, le tenir en respect, passer par-dessus sa tête pour atteindre le chef, avoir plus d’influence que lui. Turenne le calme peu à peu.

Le lendemain, Nicolas Montour prend sa place au timon : les engagés ricanent. Mais le nouveau gouvernail se tire bien d’affaire.

Au cours des nombreux entretiens qui lui sont accordés, il consolide son amitié avec Cournoyer. Rien ne se passe dans la brigade ; les voyageurs sont apaisés. Mais Montour veut que ses fonctions durent. Au besoin, il provoque et rapporte ensuite des paroles séditieuses. Et sa ruse explore avec délicatesse l’esprit du guide pour savoir de quelle façon on recevrait des dénonciations contre celui-ci ou celui-là.

— Que pensez-vous de Turenne ? demande-t-il.

— Turenne ?

Si Cournoyer avait la moindre prévention contre ce milieu, Montour renchérirait dans le même sens, car il appréhende un rival dans ce voyageur.

— L’un de nos meilleurs engagés, dit simplement le guide.

Après avoir remonté la rivière Sainte-Marie dont la largeur silencieuse glisse en serpentant entre les forêts de haute futaie, la brigade campe à la Pointe des Pins. En avant, deux bornes massives : Gros Cap et Pointe Iroquois entre lesquelles s’étend et miroite comme une mer la surface du lac Supérieur.

Plus de paysages idylliques. Devant eux maintenant se dessinent des côtes élevées, anfractueuses et bleuâtres, nettes de ligne et austères. Avec morgue, des promontoires, des

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