Page:Desrosiers - Les Engagés du Grand Portage, 1946.djvu/85

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passent à côté de chutes et de rapides d’une beauté exceptionnelle ; elles filent sans arrêter au confluent de la rivière au Sel où des voyageurs fabriquent du sel en faisant bouillir l’eau des salines. Enfin, elles arrivent à l’autre delta où s’accomplit la sédimentation d’une vaste région. Entre les cinq ou six chenaux qui divisent le volume des eaux, gisent d’immenses prairies, des sauleries, des jonchaies, des aulnaies, des étangs, ou bien des bancs de boue mouvante, glu visqueuse et noire d’où les canots peuvent à peine s’arracher s’ils échouent.

Les deux flottilles prennent le canal de l’Échafaud pendant que les vieux voyageurs racontent avec enthousiasme leurs chasses à cet endroit. Par centaines, ils y ont abattu, dans la bonne saison, cygnes, oies, outardes, canards, plongeons, macreuses, sarcelles, grèbes, foulques, cygnes-trompette, grues, râles, pélicans, mouettes. Aujourd’hui, plus de gibier ; la migration est finie ; l’hiver suspend sa menace sur le pays.

Sans relâcher, les canots des Petits tournent à main droite, les poursuivants à leur suite. Car ni les uns, ni les autres n’osent traverser ce lac du Sud au Nord, trajet qui leur prendrait trois jours.

D’une pointe à l’autre, d’une île à l’autre, acceptant souvent les risques des vents d’automne, des vagues aussi noires que le goudron, ils côtoient d’abord les marécages de la rive sud ; puis ils tournent à l’est du lac, et longent la rive nord, élevée et rocheuse, dans la direction de l’Ouest.

Malgré leur hâte, parfois le matin, après une nuit calme, ils trouvent des bordages de glace formés au fond des anses ou des criques où ils ont abordé le soir ; à grands coups de perche, ils la brisent pour gagner le large toujours libre. Des vapeurs blanches, en longues colonnes torves, effilochées, montent de la surface pour soutenir, très haut, un dôme de brouillard presque noir.

Enfin, après sept ou huit jours de navigation, ils abandonnent le corps principal du lac qui se déverse beaucoup plus à l’ouest, dans le fleuve Mackenzie, le Géant des Terres Hautes,

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