Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/100

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lenteur qu’il mettait à faire toute autre chose ; néanmoins ces aspirations amenaient sur ses traits fatigués, aux pauvres coins de sa bouche et de ses yeux, quelque chose comme l’ombre d’un plaisir.

« Et Amy ? que pensez-vous d’elle, monsieur Clennam ?

— Je suis vivement touché, monsieur Dorrit, de tout ce que j’ai vu et de tout ce que je connais d’elle.

— Je ne sais pas ce que mon frère aurait fait sans Amy, répondit le vieillard, je ne sais pas ce que nous aurions tous fait sans elle. C’est une très bonne fille qu’Amy ; elle fait bien son devoir. »

Arthur se figura, en protestant intérieurement contre cette froideur apparente, qu’il y avait dans ces louanges un certain ton de convention qu’il avait déjà remarqué la veille dans le langage du père. Ce n’est pas qu’ils ménageassent leurs éloges ou qu’ils parussent insensibles à tout ce que la jeune fille faisait pour eux ; seulement, par paresse d’esprit, ils s’étaient habitués à ses soins comme aux autres nécessités de leur position. Il se figura aussi que, bien qu’ils eussent chaque jour sous les yeux les moyens d’établir des comparaisons entre Amy et eux-mêmes, ils ne la regardaient pas moins comme une parente qui occupait tout bonnement au milieu d’eux la place que la nature lui avait assignée, et qui remplissait des devoirs qui lui étaient inhérents comme son nom ou son âge. Il se figura enfin qu’au lieu de la considérer comme s’étant élevée au-dessus de l’atmosphère délétère de la prison, ils ne voyaient en elle qu’une dépendance de la prison même, et qu’à leurs yeux enfin elle était ce qu’elle devait être, et rien de plus.

L’oncle Frédéric, sans plus songer à son hôte, avait repris son déjeuner interrompu, et mâchonnait des rôties trempées dans le café, lorsque la troisième sonnette à droite retentit de nouveau. « C’est Amy, » dit-il ; et il descendit pour ouvrir la porte, laissant dans l’esprit de son visiteur, peu habitué à ce spectacle, une image aussi vivante de ses mains sales, de son visage crasseux et de sa décrépitude, que s’il fût resté affaissé sur sa chaise.

Amy remonta derrière lui, toujours vêtue avec le même simplicité, et toujours avec le même air de timidité. Ses lèvres restaient entr’ouvertes, comme si le cœur lui eût battu plus fort qu’à l’ordinaire.

« Amy, dit l’oncle, voilà déjà quelque temps que M. Clennam t’attend.

— J’ai pris la liberté de vous envoyer un commissionnaire.

— Il a fait votre commission, monsieur.

— Allez-vous chez ma mère, ce matin ? Il me semble que non, à moins que vous n’y alliez plus tard que d’habitude.

— Je n’y vais pas ce matin, monsieur. On n’a pas besoin de moi aujourd’hui.

— Voulez-vous me permettre de vous accompagner un peu dans la direction où vous avez affaire ? Je pourrais alors causer avec vous tout en marchant, sans vous retenir et sans abuser plus longtemps de l’hospitalité de votre oncle. »