Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/190

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Cette prédiction stimula le zèle de Mme Jérémie qui se disposa au plus vite à monter chez Mme Clennam. Mais, malgré tout, elle commença à avoir la conviction bien arrêtée que la sombre maison était ensorcelée. Désormais elle n’y goûta plus un moment de tranquillité dès que la jour avait disparu ; elle ne monta ou ne redescendit plus l’escalier dans l’obscurité sans se cacher la tête dans son tablier, de peur de voir quelque chose.

Grâce à ses terreurs fantastiques et à ses rêves bizarres, Mme Jérémie retomba ce soir-là dans une situation d’esprit anormale dont nous serons peut-être longtemps à la voir sortir. De même que, dans la vague incertitude et le trouble de ses nouvelles expériences et de ses nouvelles sensations, tout lui semblait mystérieux, de même elle commença à devenir elle-même un mystère pour les autres, et de même que la maison avec tout ce qu’elle renfermait était inexplicable pour Mme Jérémie, de même cette dame devint inexplicable pour tout le monde dans la maison.

Elle n’avait pas encore fini de préparer le thé de Mme Clennam, lorsque retentit le léger coup de marteau qui précédait toujours les visites de la petite Dorrit. Mme Jérémie regarda la petite Dorrit qui ôtait son modeste chapeau dans le vestibule, puis son mari qui se caressait la mâchoire en contemplant la jeune fille en silence, persuadée que cette rencontre allait amener quelque éclat terrible, capable de lui faire perdre l’esprit de frayeur ou de les faire sauter tous les trois.

Après le thé, il y eut un autre coup de marteau annonçant Arthur. Mme Jérémie alla lui ouvrir, et le visiteur lui dit en entrant :

« Je suis content que ce soit vous. J’ai quelque chose à vous demander. »

Mme Jérémie répondit immédiatement :

« Au nom du ciel, ne me demandez rien, Arthur ! Je passe la moitié de ma vie à rêver et l’autre moitié à trembler, j’en suis plus morte que vive. Ne me demandez rien. Je ne sais rien de rien, je ne puis pas distinguer une chose d’une autre ! » Et elle prit immédiatement la fuite, ayant grand soin de ne plus l’approcher.

Mme Jérémie, qui n’avait aucun goût pour la lecture et qui n’aurait pas vu assez clair pour travailler de l’aiguille dans la chambre de la malade, en supposant qu’elle eût envie de coudre, se tenait le soir dans cette quasi-obscurité dont elle était sortie un moment, lors de l’arrivée d’Arthur Clennam, et se livrait à une foule de méditations et de soupçons étranges concernant sa maîtresse, son mari et les bruits qu’on entendait dans la maison. Lorsque Mme Clennam faisait à haute voix ses lectures dévotes et féroces, Mme Jérémie sentait son regard attiré vers la porte, comme si elle se fût attendue, dans ces moments propices, à voir apparaître quelque sombre personnage évoqué par la pythonisse.

Du reste, elle ne faisait ni ne disait jamais rien pour attirer sur elle l’attention des deux finauds d’une façon marquée, sauf dans