Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/290

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Sur ce, Pancks se frotta les mains, comme si le résultat de cet entretien lui eût causé une vive satisfaction, se dirigea vers la porte en soufflant comme une locomotive, et s’éloigna en adressant à la couturière des signes de tête pleins d’urbanité.

Si la petite Dorrit avait été extrêmement intriguée de voir la conduite de son nouvel ami et de se trouver engagée dans un pareil traité, les circonstances qui suivirent ne furent guère de nature à diminuer sa perplexité. Non-seulement M. Pancks, lorsqu’elle venait chez M. Casby, ne manquait pas de lui adresser des regards et des reniflements significatifs (c’était peu de chose que cela après ce qu’il avait déjà fait), mais il commença à planer, pour ainsi dire, sur sa vie quotidienne. Elle le rencontrait constamment dans la rue. Lorsqu’elle se rendait chez Mme Clennam il trouvait toujours un prétexte pour y aller aussi : il ne la perdait point de vue. Une semaine s’était à peine écoulée, qu’à son grand étonnement elle l’aperçut un soir dans la loge, causant avec le guichetier de service, et déjà sur un certain pied d’intimité. Sa surprise fut plus grande encore le jour suivant de le trouver tout aussi à l’aise à l’intérieur de la prison, d’apprendre qu’il avait fait partie des visiteurs qui s’étaient présentés le dimanche précédent à la réception du Doyen, de le voir se promenant bras dessus bras dessous avec un détenu, de savoir par une des mille voix de la renommée que Pancks s’était distingué un soir au club qui se réunissait au café de la Prison, en adressant un speech aux membres de cette association, en chantant un refrain bachique et en régalant la compagnie d’une vingtaine de litres de bière… accompagnés d’un boisseau de crevettes ; ceci était un peu exagéré. L’effet que produisirent sur Plornish quelques-uns de ces phénomènes dont il était devenu témoin oculaire, lors de ses fidèles visites, ne fit guère moins impression sur la petite Dorrit que ces phénomènes eux-mêmes. Plornish était devenu muet et immobile de surprise. Il ne savait qu’ouvrir de grands yeux, et tout au plus murmurer à voix basse que personne, dans la cour du Cœur-Saignant, ne voudrait croire que ce fût là Pancks ; mais il n’en disait pas davantage, et ne faisait pas un autre geste même à l’adresse de la petite Dorrit. M. Pancks mit le comble à la surprise que causait sa mystérieuse conduite en faisant la connaissance de Tip, au moyen de quelque ruse inconnue, et en arrivant un dimanche matin, dans la cour de la prison, au bras de ce jeune homme. Jamais il ne paraissait faire attention à la petite Dorrit, si ce n’est que deux ou trois fois en passant près d’elle, sans qu’il se trouvât là personne pour l’entendre, il lui avait murmuré avec un regard amical et un ronflement encourageant : « Pancks le bohémien, disant la bonne aventure ! »

La petite Dorrit travaillait et se donnait du mal comme d’habitude, s’étonnant de ce qu’elle voyait, mais gardant sa surprise pour elle seule, comme dès ses plus jeunes années elle avait gardé pour elle seule des sentiments plus douloureux. Un changement s’était