Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/351

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La gloutonnerie de M. Blandois à dîner était elle-même tout le portrait de la gloutonnerie dont M. Rigaud avait fait preuve à ce déjeuner. Son air de convoitise en rassemblant devant lui tous les comestibles pour dévorer les uns des yeux, tandis qu’il dévorait les autres à belles dents, était aussi dans les habitudes du sieur Rigaud. Son profond dédain pour autrui, manifesté dans sa manière de bousculer les petits meubles de femme qui l’entouraient, de flanquer sous ses bottes les coussins favoris de la dame de la maison, pour tenir ses pieds plus à l’aise, et d’écraser sous sa lourde personne et sous sa grosse tête noire des étoffes délicates, dénotaient au fond le même égoïsme brutal. Les mains blanches et agiles qui expédiaient si rapidement chaque plat avaient la même prestesse suspecte que celles que nous avons vues s’accrocher aux barreaux de la prison. Enfin, lorsque ayant mangé tout son soûl, il se reposa en suçant l’un après l’autre ses doigts effilés qu’il essuyait ensuite sur sa serviette, il ne manquait plus que les feuilles de vignes en guise de serviettes pour compléter la ressemblance.

Sur les traits de cet homme, dont la moustache remontait et dont le nez s’abaissait dans un sourire des plus sinistres, et dont les yeux à fleur de tête semblaient faire pendant à ses cheveux teints, comme si le pouvoir naturel de réfléchir la lumière leur eût été enlevé par quelque procédé du même genre, la nature, toujours vraie et qui ne fait rien d’inutile, avait écrit lisiblement : « Prenez garde ! » Ce n’était donc pas sa faute si on s’y laissait prendre. Elle ne pouvait pas mieux faire. Qu’est-ce que vous aviez à lui reprocher ? À vous la faute.

M. Blandois ayant terminé son repas et nettoyé ses doigts, tira un cigare de sa poche et, reprenant sa place sur la saillie de la fenêtre, le fuma à loisir, apostrophant de temps à autre la fumée qui s’échappait en minces filets de ses minces lèvres.

« Blandois, la société t’a malmené ; mais tu vas prendre ta revanche, mon garçon. Ah, ah ! sacrebleu, tu as bien commencé, Blandois ! Au besoin, tu ferais un excellent professeur d’anglais ou de français. Quel trésor tu serais dans l’intimité des familles ! tu as le coup d’œil rapide, tu as de l’entrain, de l’aisance, des manières engageantes, un physique agréable… en un mot, tu es un gentilhomme ! Et tu vivras en gentilhomme, mon enfant, et tu mourras en gentilhomme. Tu ne saurais manquer de gagner la partie, quelque mauvais que soit ton jeu. Tout le monde reconnaîtra ton mérite, Blandois. Cette société qui t’a si cruellement outragé, tu la verras ployer sous le poids de tes fiers dédains. Tu es naturellement orgueilleux, mon Blandois, et tu as le droit de l’être ! »

Ce fut au bruit de ces murmures flatteurs que Blandois, le gentilhomme, acheva de fumer son cigare et de vider sa bouteille. Ce double devoir rempli, il se secoua, se mit sur son séant ; puis se leva et s’en retourna vers le domicile de Clennam et Cie, après avoir prononcé, en guise de morale, le monologue qui suit :