Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/47

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constances actuelles. Jérémie est un homme sensé et digne de confiance, plein de persévérance et de piété. » Que pouvais-je répondre quand les choses en étaient arrivées là ? Mais quand il se serait agi d’aller me faire… juguler, au lieu d’aller me marier… (Mme Jérémie avait eu beaucoup de peine à trouver dans son esprit cette forme d’expression)… je n’aurais pas été en état de dire un seul mot pour m’y opposer, avec ces deux finauds-là contre moi.

— Pour ce qui est de ça, je le crois.

— Vous pouvez le croire, Arthur, Je vous en réponds.

— Affery, quelle est cette jeune fille que j’ai aperçue tantôt dans la chambre de ma mère ?

— Fille ? demanda Mme Jérémie d’un ton un peu criard.

— C’est certainement une jeune fille que j’ai vue près de vous, presque cachée dans un coin obscur ?

— Oh ! bon ! la petite Dorrit ? Oh ! ce n’est rien du tout, un de ses caprices, à elle… (Une des singularités de Mme Jérémie consistait à ne jamais désigner Mme Clennam par son nom.) Mais il y a au monde d’autres filles qui valent mieux que celle-là. Avez-vous oublié votre ancienne bonne amie ? depuis longtemps, bien longtemps, je parie ?

— J’ai assez souffert de la séparation exigée par ma mère, pour ne pas l’avoir oubliée. Je me la rappelle très-bien.

— En avez-vous une autre ?

— Non.

— Je vais vous annoncer une bonne nouvelle, alors : elle est à son aise et veuve ; et, si vous voulez l’épouser, rien n’empêche.

— Comment savez-vous cela, Affery ?

— C’est les deux finauds qui en ont causé… Voilà Jérémie sur l’escalier ! »

Et au bout d’une minute elle était éclipsée.

Mme Flintwinch venait d’attacher au tissu que l’esprit d’Arthur était en train de broder activement, dans ce vieil atelier où avait existé le métier de sa jeunesse, le dernier fil qui manquait au dessin. La folie éphémère d’un amour d’enfant avait pénétré jusque dans cette sombre maison, et avait rendu Arthur aussi malheureux et aussi désespéré que s’il eût habité un château enchanté. Une semaine à peine auparavant, à Marseille, si le charmant visage de la jeune fille dont il s’était séparé à regret avait éveillé en lui un intérêt inusité et l’avait si vivement occupé, c’était à cause de sa ressemblance réelle ou imaginaire avec le premier visage qui avait plané au-dessus de sa vie dans les brillantes régions de l’imagination. S’accoudant à la longue et étroite fenêtre, il contempla de nouveau cette forêt de noires cheminées, et se mit à rêver : car la tendance uniforme de la vie de cet homme aux instincts spéculatifs, qu’une direction meilleure aurait pu tourner vers des méditations moins stériles, avait contribué à faire de lui un rêveur, et voilà tout.